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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

suite et fin de la nouvelle "la clope-abeille"

23 Février 2008, 18:50pm

Publié par Séb

lien vers 1ère partie : http://jaimecrire.over-blog.com/article-16654616.html
lien vers 2ème partie : http://jaimecrire.over-blog.com/article-16777180.html

Je ne m'attardai ni au salon, où j'avais pourtant passé le plus de temps, ni dans aucun autre endroit. Je fis directement sauter le verrou de la porte du grenier à l'aide d'un tisonnier rouillé chipé dans le hall d'entrée. 
Aussitôt, une odeur de renfermé me saisit violemment et je courus ouvrir la petite fenêtre et les volets grinçants afin de laisser le jour reprendre ses droits. 
Un capharnaüm apparut et je me félicitai de n'avoir trébuché ni contre le rateau allongé ni contre la voiturette en plastique qui avait perdu les deux roues arrières.
Je ne m'étais attendu à rien de particulier, mais la déception était toutefois présente. Que pouvait-il bien y avoir ? Je ne voyais que de vieux objets que le temps avait rendus, et de loin, inutilisables, des journaux jaunis empilés comme dans une salle d'archives et quelques loques qu'un manant aurait refusées.
J'inspectai ce fouillis une bonne dizaine de minutes, tandis que l'impatience me gagnait, et mon regard se posa sur un étui à cigarettes, le même que ma vieille amie conservait mécaniquement entre ses mains, comme une relique. Si le sien était vide, celui-ci contenait une seule tige. Une blonde. Je m'en saisis, ne remarquai aucune marque, palpai un tabac sans doute moisi mais surtout hyper compact et la passai sous mes narines pour la humer.
Je fermai les yeux.
Quelle surprise ! Je me sentis immédiatement voyager, être transporté vers des lagons insoupçonnables de beautés et de douceurs. 
Puis elle me tomba des mains. Je la repris et tentai à nouveau l'expérience, en vain.
Convaincu qu'il s'agissait là de la cause de la fameuse mise en garde, je quittai le grenier la cigarette au bec.
Je rejoignis le salon et entrepris - que faire d'autre avec une cigarette ? - de la fumer. J'espérais naïvement retrouver cette sensation unique.
Je la fumai en entier. Sans rien ressentir. 
Déçu, j'écrasais vigoureusement le mégot sur le carrelage de la cuisine et rejoignis ma voiture.
Je remarquai alors avoir oublié ma veste à l'intérieur. J'y retournai, encore plus de méchante humeur.

C'est alors que je l'entendis pour la première fois. Comme si la nature avait un cheveu sur la langue. Un zézeillement presque inaudible, mais présent et désespéré. J'eus l'image d'un naufragé tentant de regagner la surface, tandis que l'océan veut l'envoyer au plus profond de son estomac.
Le son venait de la cuisine, du sol, du mégot... qui se régénérait. 
J'observai le phénomène jusqu'à son accomplissement et attendis que la cigarette ne se tortilla plus sur elle-même pour m'en saisir. 
Je connaissais, naturellement, la régénéréscence chez certains reptiles.
L'idée que cette tige contenait quelques substances hallucinogènes me traversa l'esprit. Aussi, tentai-je de marcher sur une ligne blanche imaginaire, les bras tendus. Motricité normale. Du reste, je me sentais parfaitement clean
Mini-champignon-0.gif

Je replaçai la cigarette dans son étui et retrouvai ma voiture, bien décidé à connaître le fin mot de ce phénomène. Je retrouvai mon appartement, m'intallai à ma table de travail avec mon nécessaire scientifique.
Une dissection s'imposait.
Je tentai tout d'abord, à l'aide d'un scalpel, une incision du papier sur la longueur. Je fis face à une résistance sans équivoque. Les Smashing me poussaient, mais rien ne cédait. Cette foutue clope semblait enroulée de Kevlar !
La sueur et l'impatience perlaient à mon front.
Je pris un étau, y bloquai l'objet et, de toutes mes forces, donnai un grand coup de hache. Me fis simplement mal à l'épaule.
La cigarette se moquait de moi.
Je fis chauffer une casserole d'eau et lorsque celle-ci fut portée à ébulition, j'y plongeai la récalcitrante. Il ne s'agissait plus de science mais d'homicide. Quelques frétillements moqueurs, rire démoniaque, se firent entendre. De rage, je jetai la casserole par terre et me mis à sauter comme un fou sur la cigarette... toujours sèche !
- Mais tu vas crever, saloperie !!!
En transe, je la vis alors s'ouvrir. Le même zézeillement que tout à l'heure intervint. Le désespoir remplacé par la haine. Une main tenait fermement la tête du naufragé sous l'eau.
Une abeille aux yeux bleus et aux cheveux auburn quitta son lit de nicotine et me fixa avec rage.
- Je vais te tuer, articula-t-elle.
Je pris mes jambes à mon coup. Traversai l'appartement, dévalai l'escalier, courus dans la rue, bousculai les passants comme un aliéné, le zézeillement à mes trousses.

Un bus s'apprêtait à reprendre sa tournée, la porte allait se refermer. Je m'y engouffrai, jetai un billet de vingt euros au chauffeur et courus me cacher tout au fond. Les gens me dévisageaient comme un junky. Je sentais en effet mes yeux sur le point d'exploser.

Autobus-3-copie-1.gif

Je scrutai alors les alentours. Je tendis l'oreille. Rien. Avait-elle perdu ma trace ? Je me détendis quelque peu, tandis qu'une voisine, âgée, tenait fermement son sac, une peur panique suintant de chaque pore de sa peau ridée.

Nous étions arrêtés à un feu rouge. Je tournai machinalement la tête et reconnus, incrédule, la femme qui m'avait légué cette satanée maison ! Elle vivait ! Elle me reconnut également et, l'instant heureux des retrouvailles passé, étouffa un cri en portant ses gants à sa bouche colorée.

Mon coeur cessa de battre. Le zézeillement était de retour ! Je courus de nouveau à l'avant du bus, avec la nette impression que ce couloir était long de plusieurs décennies. Chaque visage que je doublais correspondait aux différentes étapes de ma vie. De la maternelle, avec ces dames souriantes, jusqu'à ces jeunes infirmières en blouse blanche que je ne connaissais pas mais qui posaient sur moi un regard désolé - celui de l'impuissance. Je revis mes premières amours, celles aimées et perdues, celles oubliées et qui me regardaient, parfois, avec un oeil où coulait encore quelque amour, mes collègues, mes rares amis... tous étaient là !

Yeux-15.gif

Le chauffeur, que je n'avais pas vu, était mon propre père. Il ne me sourit point, se contentant d'ouvrir la porte, tandis que l'abeille me chatouillait la nuque. Je me ruai hors du véhicule, avec la sensation d'avoir perdu chaque goutte d'eau de mon corps, tant j'étais en nage, et je vis, très nettement, ma poursuivante mourir encastrée entre les deux portes qui se refermaient.

Seul sur le trottoir, je tombai à genoux. Plié en deux, asphyxié, je ne parvenais plus à respirer. Des mégots aux pieds d'une poubelle semblaient former un sourire. La vieille dame s'approcha de moi, posa une main sur mon épaule et, tandis que son visage s'émaciait, se disloquait jusqu'à devenir crâne dégoulinant... je m'éveillai en sursaut.

 Tetes-de-morts-15-copie-1.gif

En transe dans mon lit, j'étreignis le côté où j'espérai, une infime seconde, une présence puis regardai l'horloge. Encore une heure avant que le réveil ne sonne, deux avant mon rendez-vous ANPE. Trop tôt pour prendre un anti-dépresseur. Je m'assis et allumai une Camel, l'oeil et le coeur vides comme mon lit.

                  FIN

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