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2021-04-17T15:48:17+02:00

Une vie de chien

Publié par Sébastien Bonmarchand
Une vie de chien

Vie de chien

Contre le passé y a rien à faire
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau
Reste à faire
Daniel Balavoine, Tous les cris les S.O.S.

 

 

    Mais pourquoi les chiens domestiques sont-ils à ce point indifférents à la question du voyage dans le temps ? À l'heure actuelle, et malgré la foultitude d'études stériles qui parsèment le monde et qui abordent tous les sujets impossibles et inimaginables, aucune ne semble s'intéresser à cette question pourtant essentielle. D'aucuns diront que les scientifiques de mon espèce ont déjà bien assez à faire avec le chimpanzé. Personnellement, je préférerai toujours aux cris d'un lointain cousin la caresse d'un meilleur ami.
    Il faut toutefois rendre justice à Einstein. Il a,  dans ce débat, pesé de tout son poids. Sa contribution fut même à l'origine, crut-on longtemps, d'un vrai renouveau. Des millions, que dis-je ? des milliards ! d'humains ont pu découvrir sa patte de pionnier et son héroïsme au moment de prendre place à bord de cette DeLorean customisée. Perdu au milieu de cette nasse, j'avais alors senti au plus profond de mon être le pas de géant que ces quatre pattes-là venaient de faire faire au voyage dans le temps. Mais, bien vite, je dus déchanter. Nul comportementaliste canin n'avait été convoqué pour interroger ce premier voyageur temporel, à qui, finalement, l'on accorda à peine plus de mérite qu'à Laïka pour son petit tour dans l'espace. Le cobaye avait survécu, merci l'artiste. Dans un élan galopant d'anthropocentrisme, tous les regards sauf le mien s'étaient alors tournés vers Marty McFly et le Docteur Emmett Brown. Triste.

    Évidemment, rien n'aurait changé dans ma vie si ce chien de fiction-là avait connu un succès plus grand ou simplement une scène en plus. Enfin... Rien ou tout, je ne sais pas. Nous n'aurions pas eu cette conversation peu après notre rencontre en regardant ce film déjà vieux, nous ne nous serions pas trouvés tous ces points communs, nous n'aurions pas mené carrière ensemble, nous n'aurions pas obtenu conjointement le Prix Nobel de Physique pour une découverte qui ouvrait à d'infinies possibilités militaires et civiles mais qui, pour nous, n'était qu'une étape dans la conception de notre boîtier temporel. En réalité, si cet Einstein canin n'avait pas existé, le voyage dans le temps ne serait pas devenu une réalité physique grâce à Gwenaëlle et moi. En écrivant cela, je ne fais qu'entrevoir l'abîme peuplé de « si » que nous avons ouvert sous le genre humain. Tout cela à cause d'un chien.

- Tu penses vraiment que ça peut marcher, Sébastolomé ? m'a demandé Gwenaëlle au moment où j'ai rempli les données temporelles dans le boîtier de notre invention.
Elle ne m’apostrophait intégralement qu'en de rares moments d'inquiétude.
- Oui, je fais juste un petit bond, l'ai-je rassurée, je coupe ce satané morceau de fer et je rentre. Nous... nous occuperons du reste après. Enfin, tu... t'occuperas du reste.
    Elle a soupiré et m'a embrassé en fermant les yeux.
- Si tu le dis, Séb... Nous sommes fous, conclut-elle en rouvrant les yeux.
- C'est ce que se disait...
- Christophe Colomb, je sais...
    Et puis je suis parti. Chronoporté, pour être précis. Si un quidam ignorant de toute science avait été présent dans notre laboratoire, il aurait sans doute vu mon corps s'entourer d'une fine couche de brume grise, comme si je disparaissais dans les Highlands par un matin d'automne. Elle s'échappait du petit boîtier que je gardais dans ma poche et dont la technologie nous avait valu le Nobel pour d'autres raisons. Cette combustion rapide devait être indolore, comme nous l'avaient appris les milliers de rongeurs que nous avions fait voyager avant moi. 
       Si mon corps ne subit aucune forme de souffrance, il n'en fut pas de même de mon âme qui, en s'évaporant, perçut dans l’œil de Gwen le malheur d'un adieu. Faire souffrir cet être-là constituait l'ultime action que je refuserais de réaliser pour tous les empires. 

      J'en fus meurtri comme jamais et, en posant le pied dans mon passé, je dus chasser cette image de mon cerveau pour réussir la mission que je m'étais fixée.
    Je ne mis qu'une seconde à recouvrer mes sensations physiques et fus soulagé, même si je n'en avais jamais douté, de ne pas avoir disparu en un tas de cendres. Tout autour de moi, c'était comme si mes souvenirs reprenaient vie et je dus hurler à mon cerveau que les perceptions que je lui envoyais étaient réelles. Il se calma comme un nourrisson avec sa tétine et je pus observer, goûter, toucher, sentir ce chemin de terre que j'avais tant de fois emprunté dans ma jeunesse. Il longeait un ruisseau qui serpentait entre notre maison et celles de nos voisins et, bien que peu profond, il se plaisait à offrir en miniature les cascades et autres rapides que ses molécules d'H2O ne manqueraient pas, dans leur vie future, de défier. De hauts arbres, dont la rareté des feuilles avait échappé à mon souvenir, voyaient leurs racines baigner dans ce courant de source naturelle. Le ciel, en ce matin d'avril 1999, pesait sur les toits comme une couverture trop lourde. Subitement las, j'inspirai cet air frais qui m'avait si souvent giflé au moment de partir en classe avant le lever du jour, et je me mis en quête de ce morceau de fer qui avait sonné le glas de ma jeunesse.
    J'étais à l'heure. Il semblait m'attendre et n'était pas encore coloré de ce sang qui peignit tant mes cauchemars après ce funeste matin. Je m'en approchai comme on s'approche d'un assassin dont on veut se venger : les mains dans le dos. Je me saisis de la pince laser que j'avais emportée avec moi et qui attendait dans la poche arrière de mon pantalon. Je m'accroupis et, sans un mot, l'actionnai. Un fuseau rose quitta la pointe en titane de cet objet qui ne serait inventé que près de cinquante ans plus tard et je le dirigeai vers le criminel qui émergeait de l'eau comme un roseau. J'ignore encore aujourd'hui comment, quand et pourquoi une main humaine avait décidé de le planter à cet endroit précis. Je me refusais d'y toucher moi-même. Ce fer meurtrier ne méritait pas d'entrer en contact avec ma main. Je me contentai de serrer ma pince et le laser se chargea de sectionner ce rôdeur qui semblait attendre sa victime. Bien vite, sans même un bruit, la tige tomba dans l'eau, fut engloutie par une boue dont je ne me souvenais plus non plus, et je pus me relever.
    Ma mission était finie. Je pouvais rentrer.
    Je m'apprêtais à me saisir de notre boîtier, à retrouver Gwenaëlle. Tout aurait dû fonctionner comme nous l'avions imaginé : mon chien, en courant sur ce chemin, glisserait peut-être mais ne tomberait pas et ne s'empalerait pas sur ce morceau de fer sous mes yeux impuissants.  Je ne rencontrerais pas, ce  jour-là, Gwen et ses parents qui passeraient en voiture quelques secondes plus tard et qui, cette fois-ci, n'auraient pas à s'arrêter pour consoler cet enfant hurlant sur le bord de la route que son chien était mort. Non, Gwen avait prévu de faire son petit voyage à elle pour aller discuter avec la petite fille qu'elle avait été et lui dire, simplement, entre autres conseils qu'elle refusa toujours de me dévoiler, qu'à telle adresse, elle rencontrerait sans doute un garçon charmant et qu'il serait vraiment dommage qu'elle ne lui parle pas de sa grande passion pour la science après avoir visionné avec lui la trilogie de Retour vers le futur.
    Mais rien ne se passa de la sorte. Je relevai les yeux et vis courir face à moi ce chien que j'avais tant aimé, langue pendante en dehors de sa gueule souriante, pattes pleines de boue, poil soyeux et, derrière lui, plus fougueux encore, cet enfant insouciant qui avait été moi. Je ne réfléchis pas et reculai d'un pas pour les laisser passer. Mais, en cet éclair, je compris pourquoi ce chien que j'avais tant aimé, à l'instar des autres chiens de ce monde, restait indifférent aux problématiques temporelles que je lui exposais du haut de mes seize ans : le moment présent, dans la joie d'une course avec son maître, lui suffisait mille fois. Passé et futur n'étaient que de vagues rumeurs sans relief. Il avait tout compris, je n'en avais rien vu. Il passa en trombe sans même me regarder.
     Mon pied droit faillit finir à l'eau. Avec ce grand dadais qui le suivait, nos regards se croisèrent une infime seconde et je ne sais qui de moi jeune ou de moi vieux fut le plus surpris de l'absence de miroir entre nous deux. Le jeune garçon sembla me sourire et poursuivit sa course sans un mot. Ma rencontre, pourtant, avait influé sur son comportement et il n'eut pas le temps d'ordonner à son chien de stopper sa course avant de déboucher sur la route.
    Le choc fut si violent que le bitume en trembla. Son chien, notre chien, heurta la roue avant droite de la voiture des parents de Gwen. Son père perdit le contrôle du véhicule qui ne tarda à percuter le mur en pierres de l'autre côté de la route. Jeune, je me ruai ; vieux, je me figeai.
    Mes oreilles seules continuèrent de fonctionner. Mes yeux refusaient d'interroger ce réel-là. Je reconnus la voix de Monsieur H., notre plus vieux voisin à qui, en théorie, il ne restait que quelques mois à vivre.
-  La petite, là ! Regardez ! Elle a été éjectée !
    Puis Madame V., la langue de vipère du quartier et curieuse comme cent concierges, qui disait au jeune Sébastolomé :
- Combien de fois t'ai-je dit de ne pas faire courir ce chien si près de la route !
- Tais-toi ! lui intima alors la voix déformée par l'angoisse de son mari. Tu ne vois dans quel état il est, le gamin ! Son chien vient de se faire buter, putain !
    Je reconnus alors le pas précipité de mon père, suivi de près par les cris affolés de ma mère. Elle dut me prendre dans ses bras car je ressentis dans l'air les vibrations des sanglots qu'elle seule savait éteindre lorsque j'étais enfant.
    Puis cette voix, étouffée par la souffrance. C'était celle de la mère de Gwenaëlle, cette femme si bonne que nous avions accompagnée jusqu'à un âge avancé et que ma venue, aujourd'hui, risquait d'anéantir.
- Ma fille... S'il vous plaît... Ma fille...
    Je sentis alors comme une chaleur intense dans la poche gauche de mon pantalon. Le boîtier ! Notre boîtier, à Gwenaëlle et à moi ! Je m'en saisis mais n'eus que le temps de voir devenir poussière cet objet que nos talents réunis ne créeraient jamais plus. Sans lui, aucun retour possible vers le futur.  Une vie de chien m'attendait, piégé dans un présent perpétuel.
- Madame, votre fille... est morte, fit ma mère d'une voix douce.

Nouvelle de Sébastien Bonmarchand, tous droits réservés.

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