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Lysistrata ou la grève des femmes (2ème partie)

Entracte entre scène 5 et 6

Scène 6 : Dimitris, Vasilis et Alexandros.

Un homme dans chaque maison.

Vasilis (avec du linge dans les mains) : Mais comment diable font-elle pour se dépatouiller avec toutes ces choses ? Ça colle, ça pue, ça tombe des mains ! (prenant un flacon de lessive) Et ça ? Comment je connais les proportions ? (Se penchant à la fenêtre) Eh ! Oui, toi, voisin, tu sais faire la lessive ?


Dimitris (tentant de changer la couche d'un bébé) : Et toi Vasilis, tu sais changer une couche ?


Vasilis : Une couche ? Mon Dieu non ! Heureusement que notre fille est assez grande !


Dimitris : Et où elle est ta fille ? Elle ne pourrait pas nous aider ?

Vasilis : Penses-tu ! Elle a couru rejoindre sa mère à l'Acropole dès qu'elle a vu les vieillards rentrer la queue entre les jambes !


Dimitris : Ah pauvres diables que nous sommes, sans nos femmes ! Dire que je rentre tout juste de permission et que j'espérais oublier la guerre dans les bras de ma Stephania... Maudite soit cette Lysistrata et ses idées fumeuses ! La grève du sexe ! Je t'en foutrais, moi !


Vasilis (toujours en train de se battre avec son linge) : En même temps, si ça peut mettre fin à la guerre... Tu as eu des échos de nos ennemis ? Sont-ils dans la même situation que nous ou Lysistrata n'a-t-elle pas réussi à contaminer leurs femmes ?


Dimitris : Quand je suis parti, j'ai entendu un homme se plaindre que sa femme n'avait pas voulu se donner à lui ni meme faire la vaisselle !


Vasilis : Ça alors ! Nous sommes perdus !


Dimitris : A qui le dis-tu... Et moi, comment je fais avec cette couche ? Oh, attends... (il va chercher une nappe, la noue autour du bassin de l'enfant et fait un nœud sommaire) Voilà, très bien.


Alexandros passe dans la rue. Il a l'air songeur. Sort une tablette pour écrire, y renonce, et sort son téléphone portable pour composer un numéro.


Alexandros : Allo ? Oui, Sarkozorro ? J'imagine que tu es au courant de la situation à l'Acropole ? Oui, j'ai envoyé les vieux... Je n'avais que ça sous la main et je pensais que ça suffirait pour calmer cette chienlit, mais non... Lysistrata s'accroche à son minable rocher... Donc, pour mettre un terme à tout ça, je vais avoir besoin de tes talents...


Scène 7 : Sarkozorro, Lysistrata, Cléonice, les autres femmes.

Sarkozorro marche seul vers l'Acropole occupée.


Sarkozorro : Lysistrata et toutes vous autres ! Nous ne vous permettrons pas de profaner ce lieu sacré au nom de quelque dissidence semblable à de la désertion en ces temps de guerre ! Voire à de la haute trahison !


Lysistrata (marchant au devant de lui devant l'Acropole) : N'use pas ta salive pour rien, garçon. Tu sais bien que nous ne nous sommes pas enfermées ici pour jouer, mais bien parce que seul un chantage peut faire cesser cette guerre sans fin.


Sarkozorro : Si par chantage, tu entends la grève du sexe, je te conseille de la faire chez vous et pas à l'Acropole !


Lysistrata (faisant mine de réfléchir) : Attends, garçon, je vérifie une petite chose... Non, non, c'est bien ça, lors de mon dernier examen neurologique je n'ai pas été déclarée totalement idiote ! Je sais bien que si je laisse ce temple de l'argent aux mains des généraux va-t-en-guerre, on aura beau ne pas s'allonger pendant les cinquante prochaines années la guerre sera toujours là !


Sarkozorro : Alors tu vas laisser ta patrie se faire anéantir ? Comment la défendre sans argent ? Les ennemis sont prêts à...

Lysistrata (hurlant) : Il 'y a pas d'ennemis !! Nous sommes tous grecs !!!


Sarkozorro : Mais...


Lysistrata : Il n'y a pas de mais non plus ! Il n'y a que des politiciens bidons qui inventent des menaces à la con pour profiter de la guerre ! Ils vous ont persuadés que la patrie, et l'équilibre de toute la planète tant qu'on y est, est menacée par des ennemis... En fait, nous ne sommes menacés que par leurs intérêts et leurs calculs mesquins ! La guerre n'existe que pour les servir. Tu crois peut-être qu'on ne se soucie pas de notre cité, nous autres, hein ?


Sarkozorro : Je...


Lysistrata : Silence ! Tu oublies que pendant cette guerre nous avons accompagné nos maris, nos frères, nos fils ! Et qu'on ne les a jamais revus !


Myrrhine (à Lampito tout à l'extrême de la scène) : Elle lui a cloué le bec !


Lysistrata : Nous sommes là, seules, endeuillées, et sans soutien ! Nous laissons notre jeunesse se flétrir sans personne pour la cueillir ! Et tout ça à cause de cette idée fixe que les ennemis nous guettent !


Sarkozorro : Il faut...


Lysistrata : Il faut que vous arrêtiez de penser que notre place est dans la cuisine ! (hurlant) Ras le bol ! Nous sommes capables de bien d'autres choses ! Y en a marre de se soumettre et de se taire ! Le temps est venu pour vous de nous écouter ! C'est nous qui allons sauver la patrie, que ça vous plaise ou non !


Sarkozorro tourne les talons et quitte la scène lentement et tête basse, tandis que de l'Acropole que rejoint Lysistrata s'élèvent des voix féminines :

Et toc ! Bravo ! Bien balancé !

Scène 8 : Cléonice, Lampito, Lysistrata, Myrrhine, les autres femmes.

Cléonice, Lampito et Lysistrata sont attablées, une bouteille aux trois quarts vide devant elles. Elles sont profondément déprimées.


Cléonice : J'en peux plus, Lysi... Trois mois... Trois longs mois sans personne pour me câliner... C'est un enfer !...


Lysistrata (tête basse, affalée sur la table, presque inaudible) : La paix, Clé...


Cléonice : Mais au diable la paix !... S'il faut la guerre pour que mon homme s'occupe de moi, eh bien qu'ils la fassent, leur guerre, et aussi longtemps qu'ils voudront !


Lampito : C'est vrai, ma chérie... J'en suis presque devenue lesbienne...

Lysistrata (se réveillant brusquement) : Ah non, hein! Y en a marre de ces femmes qui ne pensent qu'avec leur entrecuisse ! Ne sommes-nous que des animaux sans cesse en quête de sexe et toujours de sexe ou sommes-nous des êtres humains capables d'agir avec intelligence pour atteindre le but que nous nous sommes fixées ? Hein, les filles ?


Lampito et Cléonice baissent la tête.


Cléonice : Je... Je dois aller donner à boire aux plantes, chez moi... Depuis tout ce temps...


Elle va pour se lever de sa chaise mais Lysistrata appuie avec force sur ses épaules pour la maintenir assise.


Lysistrata : Ton mari s'occupe très bien de vos plantes, j'en suis certaine ! Tu vas me faire le plaisir de me suivre, nous avons à parler à notre armée au sexe si faible !


Lysistrata se déplace à l'autre extrémité de la scène et appelle les femmes :
  « Femmes ! Femmes si peu farouches, femmes de mauvaise vertu, femmes en qui la patrie ne peut avoir confiance, venez immédiatement au rapport ! »


Les femmes apparaissent, tête basse, regards fuyants.


Myrrhine : Tu nous as appelées, Lysi ?


Lysistrata : Si vous vous reconnaissez lorsqu'on appelle les débauchées et autres traitresses à la patrie, alors oui, je vous appelle !


Myrrhine (s'étant retournée vers les autres femmes pour savoir quoi répondre à cette offense) : Nous t'écoutons, chef... Que nous reproches-tu ?


Lysistrata : Je vous reproche, à vous toutes, de ne pas savoir respecter un serment ! Que j'ai été bien naïve lorsque j'ai accepté que vous puissiez rentrer chez vous au moins une fois dans la semaine pour soi disant faire une lessive, embrasser ou torcher vos mioches ou simplement arroser vos plantes ! Vous avez toutes trahies ma confiance ! Aucune de vous n'est digne de recevoir cette paix. Vous mériteriez que cette guerre dure encore des siècles et des siècles pour que nos filles souffrent ce que nous souffrons actuellement par votre faute !


Myrrhine : Lysi... Je te comprends et j'éprouve une grande honte... Tu as raison, depuis que nous nous absentons en secret pour aller voir nos hommes, ils sont beaucoup moins empressés de signer la paix... Au nom de toutes ces femmes, Lysistrata, je te demande pardon.


Les autres femmes acquiescent.


Lysistrata : Très bien, Myrrhine, je te remercie pour ton honnêteté. Pensez-vous, femmes, qu'il soit trop tard et que la guerre que nous faisons aux hommes est perdue ?


Cléonice : Non... Tant qu'il y a de la vie, après tout...


Lysistrata : Alors écoutez-moi bien. Nous devons abattre notre dernière carte et les faire céder. Voici, femmes, ce que nous allons faire...


Scène 9 : Giorgos, Myrrhine.

Un homme est seul sur scène, attendant avec anxiété. Il a froid.


Giorgos : Mais pourquoi par tous les dieux de l'Olympe m'a-t-elle donné rendez-vous dans cette grotte ! Ça caille comme jamais ! (sort son téléphone portable et lit un message) « Rejoins moi à la grotte où nous nous sommes arrêtes cet été, je te promets un câlin comme jamais tu n'en as eu... » Tu parles... C'est clair que je n'arriverai jamais à faire un câlin par ce froid ! Pauvres femmes ! Leurs élans politiques leur font oublier toutes les évidences physiologiques de nous autres, pauvres combattants... Ah, j'entends du bruit... Est-ce elle ? Vite, cache-toi, Giorgos !


Myrrhine : Giorgos ? Giorgos ? Tu es là ?


Giorgos : Oui, oui, ma chérie ! Je suis là ! Oh qu'il fait froid ! Rejoins-moi vite !


Myrrhine : Oui, mon chéri, mais nous ne sommes pas pressés, nous avons tout notre temps. Tu as bien donner les enfants à garder à ta vieille maman pour cette nuit ?


Giorgos : Oh oui, oui ! Comme la nuit dernière, comme demain aussi, sans doute !...


Myrrhine : Oh Giorgos ! Tu dois t'en occuper ! Comment ferais-tu si je n'étais définitivement plus là ?


Giorgos : Mais nous n'en sommes pas là, mon ange, tu es juste... « en grève ». Tout va vite rentrer dans l'ordre, je te l'ai dit, les généraux sont en train de céder... La paix est imminente... Allez viens avec moi visiter cette grotte...


Giorgos tend la main à Myrrhine et elle le suit hors-champ vers la grotte.


Myrrhine : Oh oui, mon chéri, enlève tes habits....


Giorgos : Mais c'est qu'il fait froid !


Myrrhine : Ne t'inquiète pas, je vais vite et bien te réchauffer... Donne moi tes vêtements !


Giorgos : Mais pourquoi ?


Myrrhine : Tu ne fais donc plus confiance à la légendaire inventivité des femmes ? Merci... Attends, je reviens...


Myrrhine réapparait avec le pull et le pantalon et va les cacher à l'opposé de la scène.


Giorgos : Myrrhine ! Par pitié, j'ai froid ! Mais que fais-tu à la fin ?


Myrrhine : J'arrive mon homme, j'arrive ! Ne t'inquiète pas, tu ne vas pas en revenir de ce que je te prépare ! Tu en parleras à nos enfants !


Myrrhine retourne hors champ rejoindre Giorgos. On l'entend s'allonger.


Giorgos : Oh ma chérie ! Que c'est bon de te sentir contre moi !


Myrrhine : Oh, j'ai oublié la couverture ! Attends, je reviens !


Giorgos : Mais non ! Nous n'en avons pas besoin !


Myrrhine : Si, si, attends j'en ai pour une minute !


Myrrhine revient sur scène et va chercher une couverture qu'elle tient du bout des doigts comme si elle était sale. Elle rejoint Giorgos.


Myrrhine : Tiens, mon chéri... Allonge-toi là-dessus.


Giorgos : Et toi ? Tu ne me rejoins pas ?


Myrrhine : Si, dans un instant. Je vais chercher des oreillers.


Giorgos : Nous n'en avons pas besoin !


Myrrhine : Si, tu verras, nous serons beaucoup mieux installés...


Myrrhine revient sur scène et y reste sagement, sans bouger.


Giorgos : Vite, ma chérie ! Tu me manques !


Myrrhine (sans bouger) : Oui, mon ours, j'arrive, je cherche ces foutus oreillers ! J'aurais juré les avoir mis de coté.


Giorgos : Mais laisse tomber ! J'ai froid seul dans cette grotte et en plus ça commence à me démanger !


Myrrhine : Ça te démange ? Tiens donc, c'est bizarre ça (se retient de rire). Bin gratte-toi, va, que veux-tu que je te dise !


Giorgos : Chérie, ça devient insupportable ! Je suis littéralement dévoré ! Reviens vite !


Myrrhine : Non.


Giorgos : Quoi ?! Tu ne veux pas revenir ?!


Myrrhine : Non, seulement quand la paix sera signée.


Giorgos : Mais... ah ça me gratte !!! mais on en a déjà parlé... On a dit qu'on se voyait en attendant...


Myrrhine : Oui, mais j'ai trahi ma cause et là je viens de prendre ma revanche !


Giorgos : Aie !!! Mais de quoi parles-tu à la fin ? Et tu les as ces foutus oreillers ?


Myrrhine (pour elle) : Mais comment ai-je pu me reproduire avec un organisme mononeuronal comme celui-ci ? (puis, haut) Mais il n'y a pas d'oreillers, sinistre imbécile ! Je t'ai refilé la même couverture pleine de poux que chacune de mes camarades a donné en même temps que moi à son homme ! Pour vous faire comprendre que sans nous pour vous materner, vous n'êtes rien ! Alors, maintenant, toi et tes pouilleux d'amis, allez voir vos généraux et exigez un cessez-le-feu immédiat et une paix durable ! Ciao idiot !


Scène finale : D'un côté le prof, ses élèves assis en face de lui prenant des notes ; de l'autre Alexandros, un homme et Lysistrata.

Dans une salle de cours. Un prof aux cheveux grisonnants fait son cours sur une moitié de scène.


Le prof : Après le stratagème mis en place par Lysistrata, on estime aujourd'hui que neuf hommes sur dix ont hérité de poux, certaines femmes ayant plusieurs relations parallèles et ayant réussi à leurrer plusieurs partenaires. Oui, mesdemoiselles, je vois vos sourires entendus. Vous avez raison, qu'elle que soit l'époque, un homme reste un homme... Il vendrait son âme pour deux secondes dans les bras d'une femme... Bref, toujours est-il qu'après cette épidémie de poux, si je puis dire, ces deux cités grecques qui se faisaient la guerre sont revenues à des sentiments beaucoup plus pacifiques. Alexandros et son homologue, qui se livraient jusque là à une guerre d'usure, se sont présentés devant l'Acropole, se sont agenouillés en signe de paix et ont demandé à parler à Lysistrata. Celle-ci, plus belle que jamais, est sortie, accompagnée de Cléonice et de Lampito, ses fidèles alliées et...


La seconde moitié de la scène apparaît, le rideau se lève. Lysistrata est debout, Alexandros et un autre homme sont à ses genoux.


Alexandros : Je te jure sur ce que j'ai de plus cher que cette guerre est finie, Lysistrata. Accepte de dire à tes troupes de rejoindre leur... mari. (il se gratte)


Lysistrata : La guerre est finie, en effet, à ce qu'il parait. C'est ce que dit la rumeur. Mais qui me dit que ce n'est pas là une astuce pour nous faire rentrer à la maison et venir à bout de ces petites bêtes que vous êtes bien incapables de combattre seuls ?


Alexandros (à l'homme à coté de lui) : Montre lui...


L'homme sort un papier de sa poche et le tend à Lysistrata.


Lysistrata (lisant) : « Nous, généraux des deux armées, décrétons que la paix entre nos deux peuples est signée ce jour avec effet immédiat... » Dans ce cas, les loulous... Femmes ! Venez, sortez, rentrez chez vous ! La paix est signée !


Retour dans la salle de classe.


Le prof : Lysistrata a continué à œuvrer en coulisse, une fois la paix revenue, et moins de dix ans après ce coup de maitre, elle prenait le leadership de l'Acropole mais ça, les enfants, c'est une autre histoire...

Musique de fin.

RIDEAU.

 
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