"Réservé aux insensés"

Comme je l'ai lu dans "Le Loup des steppes", que je vous recommande du reste, ce blog est réservé aux insensés. C'est-à-dire aux fous, aux poètes, aux âmes décousues, aux insomniaques, à ceux qui se sentent à l'étroit dans ce monde si régulé, à ceux qui se relèvent pour fumer une tige ou reprendre une lecture, à ceux qui se disent que la vie ça ne peut pas n'être que se lever, aller chercher à gagner une misère, appeler sa femme entre midi et deux, rentrer déglingué, regarder TF1, écouter religieusement Sarko, mettre une troussée à sa moitié et s'endormir pour oublier cette horloge hallucinante que l'on s'impose, après avoir renoncé à savoir si on ne nous l'imposait pas, à ceux qui se disent que des beautés régénératrices existent, qu'elles sont, pourquoi pas, à notre portée, que l'on peut, soyons dingues, les créer, les échanger...


Ici, jeune incandescent, tu trouveras de la poésie maison, beaucoup, des textes de fiction à toutes les sauces, un peu, des "reacacho" évoquant cette actu de taré qui nous englobe - nous gobe - tous et, surtout, tu seras autorisé à donner ton avis, à t'accorder une pause dans le récital de l'horloge régulée de tes jours.

Lis et dis.

Extraits de livre qui me touchent

Jeudi 5 mars 2009
Je viens de lire ce poème de Rimbaud que je désire vous faire (re)découvrir.

Le buffet
C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;
- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

source : http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/buffet.html
Par Séb
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Vendredi 9 janvier 2009

Je viens de finir de lire le dernier Van Cauwelaeart, cet auteur (français) qui m'avait fortement séduit il y a quelques années avec un roman intitulé "L'Education d'une fée" et destabilisé avec "L'Evangile de Jimmy", à lire impérativement.
Cette fois, c'est au travers de son roman intitulé "La Nuit dernière au XVème siècle", où il raconte, à la première personne, comment un agent du Trésor de Châteauroux, en 2008, voit son âme réquisitionnée par celles d'un chevalier et de sa belle, morts il y a 6 siècles et qui demandent, grosso modo, par le truchement de châtelains assez space, à ce que leur histoire passe de tragique à romantique. Bon, l'écriture est sympa, l'histoire aussi malgré quelques longueurs et quelques pistes ébauchées et non exploitées (comme ce descendant du chevalier qui est en prison et que j'aurais bien vu mêler à l'histoire de son aïeul, mais bon).
Mais ça ne restera pas, non plus, dans les anales, n'exagérons rien.
Non, si ce roman a suscité chez moi l'envie d'écrire ce billet c'est pour souligner la première et la dernière phrase du roman.

La première phrase :
« J’ai rencontré Corinne dans une laverie, un soir d’été ; elle était ma voisine de hublot. »
 La dernière phrase :
« Le seul moyen de ne plus rater ma vie, c'est d'en réussir deux. »

La première phrase est jolie, naturellement, mais surtout, je trouve, symbolique du roman à venir si l'on se fie à la quatrième de couv (à supposer que Corrine soit la damoiselle du XVème siècle et que des éléments matériels actuels comme la laverie aient également traversé le temps) :


Présentation de l'éditeur
Comment vivre une histoire d'amour avec une jeune femme du XVe siècle, quand on est contrôleur des impôts à Châteauroux en 2008 ? C'est tout le problème de Jean-Luc Talbot, qui était un homme normal, rangé et rationnel... Jusqu'à la nuit dernière, où tout a basculé. Est-il rattrapé par une passion vécue au Moyen Age, ou victime du complot diabolique d'un contribuable ? Ballotté de manipulations dangereuses en bonheurs fous, il se demande s'il est en train de perdre la raison, ou de trouver un sens à son existence. Si la réincarnation existe, quel est son but ? Faut-il revenir sur les pas d'un autre, pour découvrir enfin qui l'on est ? Peut-on modifier le passé ? Peut-on réussir deux vies à la fois ? Renouant avec ses thèmes majeurs, Didier van Cauwelaert nous entraîne dans un roman hallucinant où, à travers la drôlerie irrésistible des situations, la gravité de l'enjeu et le pouvoir des rêves, il suggère des réponses vertigineuses aux questions qui nous hantent.

En lisant, on comprend naturellement que cette Corrine est la femme d'aujourd'hui et que notre horizon d'attentes, habilement, est battu en brèche.
Reste le symbole, fort et beau, de cette vie que l'on voit d'entrée à travers un hublot, avec les déformations que cela implique, les risques éventuellement que l'on rencontrerait en allant de l'autre coté... Bref, le début m'a immédiatement séduit.
Les premiers chapitres, avec l'étrange qui devient de plus en plus présent, m'ont vraiment enthousiasmé.
La seconde partie m'a un peu ennuyé, ça n'allait pas assez vite, ça manquait, à mon sens, d'inventivité, "ça n'osait pas assez". Assez convenu, au final, surtout le personnage du psy viré de Paris qui est débarqué dans le Berri et qui devient spécialiste ès événements paranormaux.
Le final m'a plu, notamment la scène du duel final entre les deux identités, symbolique mais quelque peu inutile à ce moment-là du roman (comme une scène oubliée en cours de route que l'auteur aurait balancée dans les dernières pages), mais ce que j'ai vraiment aimé c'est bien cette dernière phrase qui, en moi, a sonné comme un réel élan d'optimisme.
J'en ferais presque une devise : « Le seul moyen de ne plus rater ma vie, c'est d'en réussir deux. »
Ne pas rater ma vie d'homme, de mari, de père et de travailleur et réussir ma vie d'écrivain. Deux vies en parralèle, qui se recouperaient, se rejoindraient, dans des moments que j'aimerais ne pas etre que de crise, et qui, finalement, se confondraient et ne m'invitraient plus à choisir sans cesse une seule d'entre elles.
Oui, définitivement, cette phrase, s'il est vrai qu'un roman peut apporter des choses fondamentales à celui qui daigne le lire, m'a beaucoup apporté.
Allez bonne nuit les loulous, j'entends mon lit qui hurle desespérément mon prénom. Séb ! Séb ! C'est bon, j'arrive !

Par Séb
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Lundi 5 janvier 2009

Les séparés (N'écris pas...)

N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !


 source : http://poesie.webnet.fr/poemes/France/desborde/4.html

Par Séb
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Mardi 18 novembre 2008

Je viens de terminer la lecture du dernier livre - je n'ose pas écrire "roman" - de Jean Echenoz, celui que je suppose être mon auteur favori depuis que j'ai rédigé mon mémoire sur son côté bohème ; favori, surtout faute de mieux, en vérité.
Non que j'ai l'habitude de brûler les idoles d'hier, mais je dois reconnaitre que je ne trouve plus que par bribes beaucoup trop rares la truculence de la plume jadis admirée. Dans "Je m'en vais" et "Au Piano", j'avais été tourneboulé par l'omniprésence, presque ostentatoire et blessante pour les autres auteurs, d'un talent à mes yeux unique. Cette vivacité de la vision littéraire, cette maitrise de la phrase, ce suspens mordant et, surtout, cette lucidité froide quant à la vie, la mort, l'amour - vous savez toutes ces conneries qui nous ravissent l'esprit du soir au matin -tout cela m'avaient enthousiasmé.
Lorsque j'avais eu l'occasion de lui poser quelques questions, lors d'une conférence, je lui avais demandé deux choses. Primo, sait-il à l'avance tout ce qu'il va écrire ou "découvre"-t-il à la manière d'un Ionesco son propre texte ? Réponse dogmatique (cette connaissance certaine, d'ailleurs, de la mécanique romanesque m'avait fortement surpris) : Oui, je sais tout, un écrivain doit tout savoir. Bon, ok.
Secundo : A part la tape amicale et le fameux "continue toujours d'écrire garçon", quel conseil donneriez-vous à une personne désirant prendre votre place dans les 20 ans à venir ?
Réponse souriante : Eh bien, de toujours avoir à l'esprit ces trois unités : la phrase, le paragraphe et le chapitre.

J'ai tenté de faire mien ce conseil, au travers des Ailes de Zélie, ce roman que je trouve toujours plus pourri à mesure que le temps passe alors qu'il fut ma fierté durant des mois et des mois et qu'il me laissa imaginer - fou que je suis - que je pouvais réellement devenir écrivain.

Puis j'ai lu ces deux derniers ouvrages : "
Ravel" il y a moins de deux ans et donc aujourd'hui "Courir", cette biographie romancée d'Emile Zatopek.
Que dire ? Si ce n'est que je ne suis plus fan, tout simplement. Si je veux m'intéresser à des personnages historiques, je ne pense pas devoir me tourner vers un écrivain, je fais confiance aux historiens, chacun son boulot. Un écrivain est là pour, à mon sens, créer ex nihilo - IMAGINER ! - ou à partir de bribes de sa propre vie qu'il scénarise. Avant de lire ces deux ouvrages, j'étais parti du postulat que, pour Echenoz, ce choix de personnes connues pour personnages était le signe du déclin. Sa force créatrice le quittait-elle ? Le vertige né du succès du Goncourt, qu'entre les lignes de Au Piano j'avais senti poindre, était-il à ce point présent dans la tête de mon auteur favori ? Le côté plaisant - j'insiste sur ce point - de la prose de "Ravel" n'avait pas du tout effacé de mon esprit ce postulat, surtout quand je pensais au vide sidéral du scénario. Bien loin, à des années lumières, de la fulgurance, des lignes cosmopolites des précédents romans, comme l'Equipée malaise, par exemple.
Puis avec "Courir", la sensation s'est confirmée en certitude : soit il subit le déclin, soit il le choisit comme dans cette nouvelle de Buzzati, dans le K, intitulée "le Secret de l'écrivain".
Zéro scénar, se reposer sur un syle plus ou moins relâché, qui lui a assuré le succès, et meubler par de menues scénes très travaillées - comme celle ou la femme d'Emile est mise sur écoute par la Sécurité d'Etat de Tchécoslovaquie - les blancs laissés par la recherches historiques, voilà la recette.
Mais un personnage sans consistance, qui subit les événements sans jamais songer à seulement influer sur eux, qu'il gagne ou qu'il perde, qu'il soit adulé ou au fond d'une mine...  En un mot, c'est navrant d'utiliser un personnage historique de premier plan pour simplement en faire un pantin déshumanisé....

Je suis en train de lire "Ennemis publics", de Houellebecq et BHL, c'est d'un tout autre talent !

Par Séb
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Jeudi 9 octobre 2008

                                                                    Mercredi 13 janvier 1943

Chère Kitty,

Ce matin, on n'a pas arreté de me déranger et je n'ai pu terminer ce que j'avais commencé. Nous avons une nouvelle occupation, remplir des sachets de jus de viande (en poudre). Ce jus est  fabriqué par Gies & Co ; M. Kugler ne trouve pas de remplisseurs et si nous nous en chargeons, cela revient beaucoup moins cher. C'est un travail comme on en fait dans les prisons, c'est d'un rare ennui et ça vous donne le tournis et le fou rire. Dehors, il se passe des choses affreuses, ces pauvres gens sont emmenés de force jour et nuit, sans autre bagage qu'un sac à dos et un peu d'argent. En plus, ces affaires leur sont enlevées en cours de route. Les familles sont écartelées, hommes, femmes et enfants sont séparés. Des enfants qui rentrent de l'école ne trouvent plus leurs parents. Des femmes qui sont allées faire des courses trouvent à leur retour leur maison sous scellés, leur famille disparue. Les chrétiens néerlandais vivent dans l'angoisse eux aussi, leurs fils sont envoyés en Allemagne, tout le monde a peur. Et chaque nuit, des centaines d'avions survolent les Pays-Bas, en route vers les villes allemandes, où ils labourent la terre de leurs bombes et, à chaque heure qui passe, des centaines, voire des milliers de gens, tombent en Russie et en Afrique. Personne ne peut rester en dehors, c'est toute la planète qui est en guerre, et meme si les choses vont mieux pour les Alliés, la fin n'est pas encore en vue.
Et nous, nous nous en tirons bien, mieux meme que des millions d'autres gens, nous sommes encore en sécurité, nous vivons tranquilles et nous mangeons nos économies, comme on dit. Nous sommes si égoistes que nous parlons d'"après la guerre", que nous revons à de nouveaux habits et de nouvelles chaussures, alors que nous devrions mettre chaque sou de coté pour aider les autres gens après la guerre, pour sauver ce qui peut l'etre.
Les enfants ici se promènent avec pour tout vetement une blouse légère et des sabots aux pieds, sans manteau, sans bonnet, sans chaussettes, sans personne pour les aider. Ils n'ont rien dans le ventre, mais machonnent une carotte, quittent une maison froide pour traverser les rues froides et arriver à l'école dans une classe encore plus froide. Oui, la Hollande est tombée si bas qu'une foule d'enfants arretent les passants dans la rue pour leur demander un morceau de pain.
Je pourrais te parler pendant des heures de la misère causée par la guerre, mais cela ne réussit qu'à me déprimer encore davantage. Il ne nous reste plus qu'à attendre le plus calmement possible la fin de ces malheurs. Les juifs, aussi bien que les chrétiens et la terre entière, attendent, et beaucoup n'attendent que la mort.

Bien à toi,
                                                                                                  Anne.


En 1943, quand elle écrit ce texte, Anne Frank n'avait que 14 ans.
Par Séb
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