Ne trouvant pas le sommeil, comme d'habitude, je me suis posé des
questions, non pas existencielles, pour une fois, mais générales. Partant de choses très prosaïques, j'en suis arrivé à m'interroger sur la nature de celui ou celle qui
est littéraire. Qu'est-ce qu'être littéraire, au-delà du fait de lire et de porter des lunettes ? Si la question t'intéresse, petit lutin ultraviolet sous acides, je t'invite à poursuivre ta
lecture, ou si le sujet te laisse indifférent, t'indispose ou te fait chier, simplement, écoute plutôt ceci, par exemple. Je n'y comprends
rien, mais j'aime bien le son :
Tu es resté ? Bien. A moi donc de te captiver, de te faire ouvrir de grands yeux
émerveillés afin que tu n'ailles pas écouter l'intégrale de Nightfall in Middle-Earth, avant la fin.
Mon corps d'athlète enfin allongé, j'égrenais donc entre mes neurones juvéniles quelques sujets à défricher avant de rejoindre Morphée et sa clique d'agents nyctalopes.
La venue du Pape en France ? non, RAS si ce n'est que je m'en branle un peu.
La photo truquée de Sarko vue sur le blog d'une amie ?
Tellement réaliste qu'il n'y a rien à ajouter!!
Le foot ? Oui, on a gagné, le frère caché d'Emmanuelli a sauvé sa place et ce WE Marseille joue à Bordeaux un match que je ne pourrai pas voir parce que je ne suis pas abonné à Orange.
Snif.
Koala ? Oui, je l'aime, elle me manque, bon, c'est la vie. On se verra bientôt.
Le taf ? Ah oui, tiens, j'en ai depuis deux jours et il y a des petites choses à dire.
J'explique. Depuis deux jours, je suis employé dans un lycée, à mi-temps et en tant qu'assistant d'éducation pédagogique , mais en attendant d'avoir des élèves à aider, j'ai... des photocopies à faire. Bon, l'avantage c'est que ça
m'occupe.
Et ce matin, j'ai assisté à une scène cocasse. J'étais avec celle qui m'a appris à me servir du monstre vomissant cours et devoirs (impressionnant, la bestiole quand même) et alors qu'elle allait
fermer la salle, un prof à la tête pas vraiment sympa est venu. Style je sais tout et je vous emmerde, en fait, bandes de cons qui êtes tout juste bons à faire des photocopies. Face au refus
de la dame de faire le travail immédiatement, elle avait d'autres obligations, ce cher enseignant est parti furibard en disant qu'il allait se plaindre à l'administration. Alors que j'aurais
pu les lui faire ses photocopies, je l'ai laissé s'en aller, me disant que ses diplômes ne lui donnaient pas le droit de se conduire avec tant de morgue et que ses feuilles, ils les auraient quand j'en aurais envie, non mais !
Partant de ce moment de la journée, je me suis imaginé être lundi matin à 7h30 quand j'aurai à ouvrir la salle et que les profs accoureront, désespérés, pour que Séb leur fasse leurs copies pour
leurs cours de 8h.
J'imaginais une nuée rutilante, piétinante, devant la porte avec paquets de feuilles au-dessus de la mêlée pour bien passer en prem's.
Moi, dans ce cas, j'aurais tenu ce genre de discours :
- Bon, les gars, il est 7h30 et, comme vous pouvez le constater, je ne me suis pas fait greffer un bras ou deux durant le week-end en vue de ce moment magique du lundi matin où je me sens si
utile en ce bas-monde et de son côté, le lycée n'a pas non plus investi dans un second appareil. Partant de ce double principe, je demande à ceux qui ont cours à 8 heures de me
laisser leur travaux - voilà, merci, merci... ah oui quand même... - et aux autres de laisser lesleurs dans le casier. Merci et bonne journée !
Je réalise les travaux, les
leur rends et vaque à mes occupations jusqu'à recevoir une convocation pour la récréation de 10 heures dans le bureau du proviseur. Là, m'attendent le plus haut gradé et un prof en colère. Non,
mais vous vous rendez-compte, dit-il en substance dans mon imagination pré-sommeil, c'est une honte de se faitre traiter ainsi... Le proviseur acquièsce et s'apprête à me faire la morale sur le
respect à avoir, et tout et tout. Je lui adresse un large sourire et, avant qu'il ne commence, je leur dis :
- Allons, messieurs, ne perdons pas notre énergie de bon matin en palabres inutiles et voyons les choses avec recul. Je dirais que tous les trois sommes sur le point de succomber à un mal
bien français, celui de nous noyer dans un verre d'eau. Donc, si vous le voulez bien, allons refaire le monde autour d'un café, débattons de sujets réellement intéressants. Je ne sais pas, au
hasard, l'intérêt de poursuivre la présence américaine en Irak ou, plus proche de nous, de ces contrats aidés et de plus en plus précaires dont moi-même, du reste, je bénéficie dans cet
établissement et ce malgré mon bac+4 et mes capacités qui ne se limitent pas à faire des photocopies.
Là, naturellement, je les laisse en tête à tête sans un mot de plus et vais fumer ma clope, seul.
La nicotine aidant, je ne sais pas, je me dis que j'ai agi en littéraire. Pourquoi ? Parce que j'ai agi avec recul et provocation. J'aurais très bien pu suivre les voies de l'immédiateté, prendre
les photocopies comme elles se présentaient, de peur de froisser les uns ou les autres et, chez le proviseur, j'aurais pu me laisser me faire défoncer et repartir la queue entre les
jambes. Non.
Mes idées poursuivent leur bonhomme de chemin et je me souviens lorsque j'étais devant mes Terminales L il y a quelques mois. La première question que je leur ai posé a été la
suivante :
- Bon, dites-moi, vous êtes là parce que vous êtes de vrais littéraires ou parce que vous êtes des billes en maths et que, du coup, vous avez poussé cette porte parce qu'il y avait de la lumière
?
J'avais lu de la stupeur dans leurs yeux et ils avaient timidement opté pour la première possibilité. J'avais répondu : "Ok, il ne vous reste plus qu'à me le prouver." Le cours se passe,
normalement, et je ne sais plus comment, nous en venons à évoquer les grèves lycéennes de l'époque. Là, la demoiselle du premier rang dit : "D'ailleurs, on a été les premiers du lycée à se
mettre en grève." Ce à quoi je réponds : "Dans ce cas, effectivement, vous êtes de vrais littéraires car les littéraires se battent pour défendre leurs idées, quitte à aller à contre-courant ou à
être des précurseurs. Dans ce cas précis, les détracteurs diront que vous êtes les plus fainéants du bahut mais qu'importe, il faut aller au bout de ses idées."
Je continue, dans la nuit et le silence de ma chambre, à associer mes idées et je me vois, dans X années enseignant en lycée professionnel, étant donné que j'ai bien envie de passer ce concours.
D'ici-là, me dis-je, j'aurai publié un roman inspiré de mon quotidien de prof de lettres-histoire et je serai, naturellement !, invité dans une émission littéraire à la télé. Oui, il est bon de
rêver...
- Ainsi, donc, comme vous l'écrivez, Monsieur Bonmarchand, pour vous, enseigner la
littérature, c'est avant tout apprendre à vos élèves à s'interroger, à mieux appréhender le monde. Ce n'est pas plutot le but affiché du cours de philosophie ?
- Les deux cours ne sont pas antagonistes, au contraire. Je dirais qu'en philo, les élèves parlent et réfléchissent sur des thèmes généraux. L'amour, la liberté, que sais-je. La littérature, à
mes yeux, ce n'est rien d'autre que de la philo en situation. Faire lire un texte à un élève et lui demander ce qu'il a compris, c'est certes le B.A BA mais ça reste largement insuffisant. On
reste au niveau de la paraphrase déguisée. C'est pourtant ce qui est communément admis et réalisé. Moi, mes élèves, je leur demande de chercher les présupposés de telle ou telle situation, de
telle ou telle façon de présenter un argument. L'idée, au final, n'est pas de valider une lecture et une compréhension comme je l'ai fait moi-même en tant qu'élève et en tant qu'étudiant,
mais bien de les faire réagir au quart de tour quand, dans la vie, et j'insiste là-dessus, ils sont face à un discours, politique ou autre, et qu'ils ont le devoir, en tant que citoyen,
de le passer au crible de l'examen critique pour éviter, comme c'est malheureusement trop le cas dans notre société, que l'info brute, ou traitée par des journalistes, pardonnez-moi, mais dont on
doit, c'est une nécessité intellectuelle, se méfier des analyses parfois dictées par des éléments qui les dépassent - pour éviter, disais-je, que l'info passe comme une lettre à la poste sans
mise à distance. Si vous voulez, à mes yeux, je forme des citoyens. Je leur enseigne le doute, le questionnement rationnel.
Moi, en cours, je me suis toujours emmerdé parce que ce qu'on m'enseignait était déconnecté de la réalité. Mes profs pensaient programme-programme - oh mon dieu je suis fonctionnaire je ne dois
pas me mettre mal avec l'Etat qui est mon employeur. Du coup, toute analyse, tout échange d'idées, tout débat étaient proscrits et je me retrouvais face à un désert d'idées, de propositions.
- Vous n'avez pas peur d'être accusé de faire du prosélytisme auprès de jeunes particulièrement influençables ?
- Non, tout d'abord parce que je ne fais pas de la pub pour tel ou tel parti, je ne parle même jamais de politique. Je leur enseigne simplement, au travers des extraits des textes étudiés, à
éventuellement être capable de couper l'herbe sous le pied à tel ou tel discours qu'on pourrait leur présenter. D'ailleurs, il m'arrive souvent d'être pris à mon propre piège quand un
élève remarque une faille dans mon analyse. Là, je sais que je ne me lève pas pour rien. Et ensuite, pour répondre à votre question, il suffit qu'ils allument la télé et là, entre la pub coca et
le JT estampillé Elysée, ils ont leur dose de prosélytisme.
- Très bien, vos arguments se défendent. Pour parler de votre livre, maintenant, vous avez décidé de vous arrêter sur le cas d'un élève que vous avez eu et dont vous avez appris le suicide...
- Oui, alors, je vous arrête tout de suite. Il n'y a aucun lien entre le fait que ce gamin ait été l'un de mes élèves et le fait qu'il ait mis fin à ses jours. J'ai simplement voulu présenter
dans ce livre l'Avant, le Pendant et l'Après ce drame car, vous vous en doutez, humainement cela a été très fort.
- Très bien, merci Sébastien Bonmarchand. Pour les téléspectateurs que cela intéresse, je rappelle le titre de votre livre : Qui étais-tu? paru aux Editions... et également votre blog
: http://jaimecrire.over-blog.com Merci d'être venu et à très
bientôt.
- Merci à vous.
Je grandis, mon corps vieillit, ma
mentalité et mes idées évoluent, j'entre (tant bien que mal...) dans la vie adulte, mais, toujours, inamovible, intacte, demeure cette inexpugnable force qui me pousse à produire. Serais-je au
milieu d'un champ de bataille ou à la tete d'un empire florissant q
ue je continuerais d'écrire. Le temps s'arrete. Non, déborde, comme l'écrit Eluard. C'est exactement ça. Un temps en plus qui s'impose à moi, que je ne peux
maitriser. C'est comme un second rhésus sanguin flottant dans mes artères et jailllissant comme d'une fontaine de Jouvence, que j'aille bien, comme c'est relativement le cas en ce moment, ou
que je me sente enfermé en moi-meme sans source de lumière.
froid et face à un écran muet. Je n'ai pas passé des heures à caresser une femme, à lui susurrer
quelque serment indicible, à transpirer sur sa poitrine, ni à tester toutes les positions offertes par la nature. Non, ce ne sont que des mots. Creux, meme, souvent. Des mots que j'avais envie,
besoin, de sortir de moi-meme, de semer comme pour féconder quelque coeur inconnu.