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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Nouvelle : les parents de Dieu

17 Janvier 2010, 13:15pm

Publié par Séb

Nouvelle : les parents de Dieu
J'ai toujours eu un rêve. Le problème, c'est que pour le réaliser, il fallait que je ne sois plus de ce monde. J'ai donc attendu quatre-vingt quatre longues années et ce matin, en traversant pour acheter mon paquet de cigarettes, un camion en me roulant dessus a mis fin à l'attente. J'allais enfin savoir.

 Avant d'arriver au Chef suprême, il y a bien toute la sauce habituelle de la littérature ésotérique : décorporation, sérénité olympienne, grand tunnel blanc qui se change vite en toboggan et hop on arrive à la fin d'une longue queue de trépassés. Naturellement, on n'a pas le temps de se faire une petite beauté et on se présente dans les habits et avec l'allure de notre mort. Certains sont nus, d'autres en vêtements de travail, d'autres encore en complet bleu – sans l'attaché-case toutefois – mais aucun ne semble surpris. Non, nous sommes tous pénétrés d'une quiétude sans pareille. Même les suicidés sourient. C'était donc ça ? Si j'avais su, j'aurais pas attendu si longtemps. Nous sommes au milieu d'une plaine sans fin, où la flore est luxuriante et les parfums savamment orchestrés. C'est un ballet pour les sens. Devant moi, se trouve une petite fille, de trois ou quatre ans, qu'un monsieur d'une trentaine d'années tient par la main. Il pleure et lui parle de sa maman qui n'a pas pu venir. Les secouristes, développe-t-il, trop doués... Je me rends alors compte que d'un monde à l'autre, les souffrances sont certes différentes mais que c'est comme dans n'importe quel endroit sur Terre : sans  sa moitié, on n'est pas entier. Ah... Il m'a suffit que j'y pense pour qu'elle débarque, ma moitié. Dix ans de vie commune à se supporter faute de mieux, un accident, vingt-sept ans de paix, et la voilà qui rapplique... Elle me saute dans les bras, comme une enfant. Elle semble avoir rajeuni. Ou c'est moi qui ai vieilli. Je la papouille, je lui dis que oui, moi aussi, les copains, la routine, tout ça, voilà. Elle s'arrête, me demande si je ne suis pas heureux de la revoir. Si, si, mais bon, elle m'a attendu plus de neuf mille jours, elle peut bien me laisser souffler un peu, après tout, tout ça, c'est nouveau pour moi. Elle acquiesce et s'écarte, en me disant que de toutes les façons, c'est bientôt mon tour. Très bien, à tout à l'heure dans ce cas. Oui, espérons, fait-elle avant de disparaître à nouveau.

La file continue d'avancer, à un rythme régulier. Il y a là tous les âges, toutes les nationalités, toutes les langues, mais, bizarrement, moi qui n'ai jamais quitté mon Périgord, je suis capable de toutes les comprendre. Je discute alors avec un couple de jeunes mariés hongrois dont la voiture a fait une embardée, le soir de la nuit de noces. C'est moche, commentai-je. Pensez-vous, c'est une aubaine me répond la jeune mariée, une belle blonde au front transpercé d'un morceau du pare-brise, on n'avait pas assez pour payer la fête. Nos familles et amis se cotiseront, nous, on part en voyage de noces... éternel.

Je me retourne et, alors qu'il n'y avait personne lors de mon arrivée, je vois une rangée serpentant jusqu'à l'horizon. Un attentat ? Non, me répond un ange qui passe par là et dont la mission semble être de surveiller ces foules impatientes, juste la routine ici. Ah.

Enfin, arrive mon tour. Assis à son bureau, un monsieur en short rouge et t-shirt bleu marine. En sueur, il m'explique qu'il vient de relayer Saint-Pierre parti déjeuner et qu'il va se faire un plaisir d'étudier mon dossier en ma compagnie... C'est-à-dire, objecté-je, que je pensais m'adresser à un chef, quand même, c'est de ma mort dont il s'agit, un minimum de respect. Vous ne pouvez pas juger de mon destin comme ça, entre deux parties de tennis, non, ça ne fait pas professionnel. On ne peut pas passer sa vie à se ratatiner les genoux dans les lieux de culte à prier et tout et tout, pour en arriver là. Non, je suis désolé, rappelez-le. Très bien, dit-il, je vois... Monsieur était... c'est ça, enseignant, je ne suis pas surpris, il fallait que ça tombe sur moi. Vous avez raison, je le rappelle de ce pas, mais il risque d'étudier votre dossier avec plus de rigueur. Tant pis, prenons le risque. Il sort une conque, la plaque contre son oreille, et explique la situation à son supérieur. Celui-ci râle mais accepte de venir.

Aussitôt dit, aussitôt apparu. Un monsieur avec des petits yeux bruns derrière des lunettes rondes, pas vraiment le Saint-Pierre des lithographies. Assez peu de cheveux, un port altier. Dans son costume sombre, il me rappelle... Heinrich Himmler, le chef des SS et de la Gestapo ? Non... C'est donc lui qui va décider de mon destin ?

Oui, monsieur, me voilà, dit-il en s'asseyant et en réajustant sa monture d'un geste machinal qui me fait froid dans le dos. Allons-y, étudions votre dossier. Cela ne nous prend que quelques brefs instants, tant il n'y a là rien de bien méchant (une contredanse oubliée, oui, bon, ça passe). Cependant, au rayon mariage son œil tique. Vous ne vous êtes pas montré particulièrement assidu dans l'entretien de la mémoire et de la tombe de votre femme. Un seul géranium en presque trente ans, c'est un peu juste. Il jette alors un regard plus appuyé au dossier, plisse les yeux, puis dit : ah oui, c'est elle, bon, ok, passons là-dessus, je vois le problème.

Il va pour tamponner mon dossier et m'expédier au Paradis quand je lui dis :

Saint-Pierre, je pense que vous m'accorderez qu'aux vues d'un tel dossier, un geste, comment dire, commercial de votre part serait envisageable. Oh, ne vous inquiétez pas, rien de grave. Je vois, dit-il, vous voulez Le rencontrer. Ok... Non, pas lui... Qui donc alors ? Ses parents, j'aurais deux mots à leur dire. Vous voulez rencontrer les parents du Chef ? Oui. Très bien, depuis le temps, jamais entendu ça. Vous m'avez étonné... Mais on ne vous a pas appris que le Chef n'en avait pas ? De parents, je veux dire. Si, si..... Mais vous savez, entre ce qu'on raconte sur Terre et ce que j'ai déjà pu voir ici... Oui, je sais, le service de com' devrait être remplacé, je me tue à le dire, mais personne n'écoute... Bref, suivez-moi...

 Je quitte alors une enfilade de regards circonspects pour suivre le chef de la police secrète vers les arcanes divines. De mon vivant, j’avais souvent imaginé le moment d’énoncer cette requête, lors de ce fameux jugement plus administratif qu’autre chose, finalement, mais jamais je n’aurais cru qu’une réponse positive puisse intervenir si rapidement. Saint-Pierre sous ses airs de nazi, sans se retourner, me répond que dans son boulot il n’a pas souvent la chance d’être étonné – toujours des pleurs, des angoisses, des remords, dès lors qu’il creuse le dossier du candidat à une éternité peinarde – et que, lorsqu’une occasion se présente, il ne manque pas de la récompenser. Ah, mais vous… Oui, je lis dans les pensées des arrivants, c’est un peu un préalable à l’embauche, si tu veux… Bref, toujours est-il que je ne peux pas prendre seul la décision et que, quand bien même je le pourrais, je ne saurais pas où te conduire vu que je ne sais pas où habitent ces nobles gens. Mais, commencé-je… Non, je ne sais pas non plus s’ils existent seulement. Bon… Je vais voir… Le Chef, oui, directement, en espérant qu’il ne soit pas de mauvais poils et que ta demande le fasse sourire, sinon…

Le sosie d'Heinrich Himmler me mène donc jusqu'à un bureau dans les nuages. Il toque respectueusement à la porte, passe la tête, bredouille quelques mots inaudibles et m'invite finalement à entrer d'un signe de tête voulant dire mouais, je sais pas.

Je m'étais attendu, de mon vivant, à rencontrer un géant aux cheveux blancs et à la voix de Stentor. Ce fut une espèce de charognard du pauvre. Un type petit, avec une mèche rebelle, une moustache carrée à la con, et un regard pénétrant mais terriblement mesquin, le regard de celui qui vous plantera un couteau dans le dos dès que vous le lui tournerez et qui se repaîtra de vos restes, devant sa cour, en faisant de son pauvre geste un acte héroïque. Adolf Hitler dans toute sa petitesse était Dieu. Il fallait m'expliquer.

De sa voix nasillard il m'invita à m'asseoir. Sur son bureau trônait une mappemonde qui tournait sans cesse, sorte de boule de billard bleue, tandis qu'il tournait le dos à une grande baie vitrée, entourée de rideaux marrons, qui offrait une vue plongeante sur le décolleté d'une foret tropicale et sauvage. Après Himmler et son vestibule, je me trouvais donc dans une reconstitution exotique du Berghof, ce nid d'aigle où se terrait le dictateur. Aurais-je été directement orienté en Enfer pour un péché d'orgueil lorsque j'ai dit vouloir parler aux parents du Créateur ?

- Mais ?...

- Oui, dit l'ancien dictateur, j'ai fait un coup d'Etat dès que je suis arrivé vu que beaucoup de mes petits camarades sont arrivés en même temps que moi... L'ancien DRH croupit quelque part dans le cosmos. Remarquez ici, c'est coup d'Etat sur coup d'Etat. Pinochet a failli en faire un en arrivant mais je lui ai appris le respect dès le portique de sécurité.

- Ah.

- Bref, vous vouliez voir mes parents, parait-il. Pour leur dire quoi ?

- Rien, rien... Juste leur donner des conseils d'éducation, mais là...ça dépasse l'entendement...

- Et le mal est fait, surtout...

- Oui, aussi...Sinon... comment dire... tout ce qui est Paradis, tout ça, j'oublie je présume ?

- Non, non, on garde les règles quand même, sinon ce serait vite le bordel. Il y a des petits bungalows qui attendent les âmes charitables comme la votre. Par contre, lois du mariage obligent, vous serez avec votre femme. Et là..... pour l'Eternité.

- Ah... et l'Enfer c'est quoi ?

- La réincarnation...

- Je vois... Je vais prendre ça, je crois. La Terre me manque.

- Non, les décisions du conseil sont irrévocables. C'est le jeu. Fallait être comme moi, et vous seriez, éventuellement, où je suis...

- Ah...

L'ancien professeur sortit du bureau, traînant les pieds. Himmler lui passa une main amicale sur les épaules, tandis qu'Hitler, une fois seul, put reprendre son apparence habituelle, celle d'un Architecte de vingt mètres de haut, au regard bleu azur d'une tendresse infinie, en salopette de travail. Il se replongea dans la rédaction de son testament, entamée il y a bien longtemps et maintes fois recommencée, en se demandant comment certains humains pouvaient penser que lui, l'Eternel, avait été engendré et qu'il souffrait du complexe du collégien – ce phénomène connu à l'adolescence qui vous fait croire être le roi du monde auquel les autres doivent obéir et qui pousse vos professeurs désespérés à convoquer vos parents pour leur expliquer comment vous élever. Décidément, le coup du dictateur fonctionne toujours aussi bien.

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Livier 29/01/2010 17:07


ah, oups


Livier 28/01/2010 20:28


amusant. Mais selon ta nouvelle, avec Hitler comme dieu, on aurait observé tout de même un changement négatif dans le monde depuis 1945. Mais bon, l'idée est sympathique et bien exploitée. La
preuve j'ai tout lu ;)


Séb 28/01/2010 23:02


Non, l'idée c'est que Dieu se métamorphose en Hitler au moment où mon personnage passe devant lui, pour lui couper l'herbe sous le pied, mais ce n'est pas Hitler, c'est Dieu...


betton aurélie 17/01/2010 17:21


enfin !!! du nouveaux merci!!!
biz super!