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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Le Grand voyage

29 Juillet 2009, 19:28pm

Publié par Séb

Le Grand voyage

Le Grand Voyage

Hier, on a perdu tonton Albert. Parti et jamais revenu. La semaine dernière, ça avait été un de mes frères , mais je ne le connaissais pas. Je me suis demandé si Papa le connaissait car il n'a même pas pleuré. Maman semblait s'y être habituée, à ces disparitions, elle m'a paru résignée.

 

Et puis, ce matin, ça a été son tour à elle. Elle m'avait une nouvelle fois formellement interdit de suivre la famille. Je devais rester à la maison. Trop jeune et trop dangereux, c'est ce qu'elle répétait sans cesse à Papa quand celui-ci estimait que mon heure était venue de suivre le groupe. S'il ne bouge pas, on le retrouvera bien, développait-elle, alors que s'il nous suit, il faudra sans cesse le surveiller et les risques n'en seront que plus grands...

 

Papa acquiesçait chaque soir un peu moins et Maman fléchissait chaque matin un peu plus.

 

Lorsque tout à l'heure, il est revenu seul, plus fatigué que jamais par ce voyage quotidien que je ne pouvais pas même m'imaginer, c'est tout le désespoir de l'univers qui se lisait dans son œil. Oui, maman aussi, a-t-il simplement dit. Puis, après un silence, il a jouté à destination de la fratrie rassemblée que demain ce serait notre tour. Ma sœur Albertine a eu peur et s'est engouffrée dans sa chambre. La nuit fut silencieuse comme nos cœurs abandonnés.

 

Bien avant l'heure à laquelle s'ouvraient d'ordinaire mes esgourdes, un vacarme assourdissant me tira de mes songes torturés par l'imminence du départ. Papa était là, dans l'embrasure à peine éclairée de notre chambrée. Derrière lui, je reconnus quelques membres de notre famille. Sur chaque visage, la même détermination à accomplir ce qui devait l'être. Mes frères et sœurs, dans un même élan réflexe, se blottirent les uns contre les autres, avant que les plus téméraires et les plus curieux ne suivent la route tracée par nos aïeux.

 

Je me retrouvai rapidement emporté par le flux et, en tournant la tête, je remarquai que mes oncles et mon père n'avaient pas contraint les plus peureux d'entre nous à suivre ce cortège brinquebalant que nous formions et qui, déjà, s'était trop éloigné pour que je pusse seulement apercevoir encore le seul milieu que j'avais jamais connu. Je compris que ce périple serait extraordinaire et que chaque minute risquait d'être la dernière.

 

J'avais quitté un nid douillet, protégé des vents par deux grandes murailles qui me paraissaient infranchissables et tellement sécurisantes, et je me retrouvais maintenant projeté sur une autoroute à sens unique où mon corps était la voiture elle-même. Nous commencions déjà à être séparés les uns des autres. Je vis disparaître mon frère Albert dans un tourbillon opaque et ses grands yeux affolés me lancèrent des promesses de retrouvailles auxquelles aucun de nous deux ne crut.

 

Mon père resta près de nous autres le plus longtemps possible mais une nouvelle rafale m'éloigna à mon tour du reste du groupe.

 

Je fus alors projeté dans les airs, emporté par un courant ascendant inconnu et grisant qui me fit entrevoir des couleurs insoupçonnées. Tout en moi fut bouleversé, mes yeux durent s'habituer au sublime et obscur mystère qui m'encerclait. Mes poumons, une infime seconde dans ces airs infernaux, me brulèrent mais cette douleur me parut douce en contemplant ce monde nouveau qui s'ouvrait à moi.

 

Je repris mes esprits une fois posé dans un espace plus calme où le monde qui avait été le mien se mêlait harmonieusement aux couleurs et aux saveurs qui m'accueillaient. Au loin, je vis un inconnu mais lorsque nous entendîmes une succession régulière de bruits sourds et inquiétants; il disparut rapidement de ma vue. Ces sons qui allaient en s'amplifiant faisaient trembler le sol et une angoisse incoercible m'envahit lorsque je me rendis compte de la présence de cadavres en grand nombre tout autour de moi. Fasciné par les beautés au-dessus de mes yeux, je n'avais pas vu ce qui leur faisait face.

 
 

Je restai là, seul et tétanisé, alors que le bruit me déchirait maintenant le corps tout entier. Réalisant subitement l'imminence du danger, j'entamai une fuite en avant éperdue qui, bien vite, me plaça face à une forme immense et terrifiante qui se décomposa pour projeter un de ses éléments vers mes membres engourdis de terreur. Une pince d'un gigantisme dépassant l'imagination viola alors le monde qui avait toujours été le mien pour se saisir de mon corps plus délicatement que je ne l'aurais cru. Je m'élevai dans les airs et je sentis à nouveau mes poumons se consumer. Je hurlai et me débattis comme un dément mais rien ne changea et je fis un plongeon que je crus éternel dans un boyau sombre et étroit composé d'une matière inconnue et glissante.

 
 

Un oncle et une reconstruction approximative de mon univers habituel m'attendaient. D'un geste, le frère de mon père me fit signe de me calmer et me dit que tout cela ne devrait plus durer longtemps. Un jeu d'enfant, me dit-il avant de se retourner et de m'abandonner à mes angoisses. Je me positionnai tout de même dans son sillage et tentai de m'accrocher à ses mots rassurants pour ne pas hurler de terreur.

 

Le temps parut s'éterniser, d'autres arrivants rendirent l'habitat encore plus exigu et, alors que tout n'avait été que bousculades et tempêtes, nous pûmes tous enfin profiter d'un calme précaire et inattendu l'espace de quelques instants. Les voix déformées de je ne sais quel prédateur nous provinrent en effet et nous médusèrent. Même ceux qui avaient tenté de grimper sur le dos des autres en vue d'une hypothétique évasion restèrent silencieux.

 

Puis, tout d'un coup, notre univers fut à nouveau emporté dans un tumulte sans pareil et nous fûmes de nouveau bousculés, écrasés les uns contre les autres, avant de voir un abime se présenter à nous. Nous fûmes absorbés par le vide et nous tombâmes dans un vide sidéral. Je fermai les yeux et hurlai à m'en arracher les poumons. Le choc me fit les rouvrir. J'avais heurté une surface molle qui, aussitôt, me rendit à mon univers habituel. Je courus de toutes mes forces et je vis Papa. Je le rejoignis hors d'haleine et tout à mon bonheur de le retrouver, je ne saisis pas les premières paroles qu'il m'adressa. Lorsque je l'écoutai enfin, mon sang cessa sa course vagabonde pour se fixer dans mes veines avec la force de l'homme que j'étais devenu en découvrant le drame de notre espèce et le secret de mon aventure :

 
 

« Tu es un crabe, mon fils, et comme tous les crabes, tu dois suivre la marée pour atterrir sur la plage des humains au risque d'y mourir comme ta maman. Aujourd'hui, tu as eu la chance d'être pêché par un enfant humain qui t'a mis dans un sceau avant de te rendre à la mer. Demain, tu devras recommencer mais tu n'auras peut-être pas cette chance, tu devras affronter les vagues toi-même pour retrouver ta maison. Ici, ça ne s'arrête jamais. »

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george 04/12/2009 13:09


quel belle histoire vous avez un talent veritable


manon 25/10/2009 20:38


Franchement bravo vous devriez etre ecrivain parce que la franchement au debut l'histoire etait bizarr et a la fin tout s'explique bravo !!


kinou 12/09/2009 15:04

Quelle chute!!!bravo!