Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Nouvel extrait des "Ailes de Zélie : Anaïs et Emile

6 Mai 2008, 09:28am

Publié par Séb

Emile faillit trébucher contre une racine. Il reprit rapidement ses appuis en plaquant ses deux paumes sur le capot.

- On dirait que tu viens de te faire arrêter, sourit Anaïs. C’est comme dans les films et les romans : il ne manque plus que le pistolet sur la tempe.

- Oui… sourit le vieil homme. Mais je crois que mon cœur serait plus rapide à me tuer qu’une balle, même à bout touchant.

Anaïs perdit son sourire. Encore la mort. Elle prenait plaisir à cette vadrouille impromptue, appréciant surtout d’être sans nul doute « disparue » aux yeux de sa mère, mais elle ne parvenait pas à comprendre pour quelle raison Emile insistait tant et tant sur la mort. Certes, il allait mourir dans deux mois, mais après ? Comme des milliards avant lui et, espérons, autant après lui, Emile ne ferait que suivre un sentier battu au possible. Nous n’y pouvons rien, c’est la loi naturelle.

La promenade musicale, puis maintenant le bord de l’eau et les poissons qui sautent pour nous saluer. Tout cela la transportait de joie, mais elle ne pouvait retenir ces bribes de réflexion macabre qui la traversaient régulièrement.

Réfléchir, penser, analyser, philosopher, étaient pour elle aussi naturel que respirer ou marcher. A l’âge où ses amies devisaient du meilleur mascara, de la plus belle paire de chaussures, ou du sac à main assorti au rouge à lèvres le plus tendance, elle, seule naturellement, repensait aux expériences de chimie ou aux analyses textuelles de ses professeurs et se demandait si elle aurait pu mieux faire. Souvent, chez elle, alors que sa mère était sortie et qu’elle demeurait seule dans la maison spacieuse, devant un reportage, elle se calait confortablement dans le canapé pour, pendant de longues minutes, froncer les sourcils jusqu’à trouver la faille qui, dans le raisonnement proposé, lui permettrait le lendemain de coller l’enseignant. Elle ignorait que certains, ayant compris le jeu, laissaient volontairement une micro erreur, dans l’espoir que d’autres élèves la notassent aussi, et qu’aux yeux d’autres, elle était devenue rapidement le pire cauchemar. Surtout pour les Maths : c’était ce qui lui prenait le moins de temps, car il lui fallait réfléchir comme une machine et ne pas intégrer « le facteur humain » qui faussait tout, comme en Français ou en Histoire.

Tout cela l’amusait et lui passait le temps, sans la lasser, alors que face à un homme qui parlait ouvertement d’un sujet qu’elle n’avait pas encore pris la peine de décortiquer, elle quittait les sentiers battus de l’école et devait vraiment réfléchir. Cependant, la mort, finalement, restant un sujet comme un autre, elle devrait s’en sortir.

C’était ce dont elle s’était convaincue durant le trajet, très rapidement, mais, lorsqu’elle vit Emile prendre appui sur sa vieille voiture et réitérer que, elle céda à ce « facteur humain ». Sans crier gare, elle se dirigea vivement vers lui, abandonnant l’idée de profiter des sandwichs qu’il avait placés dans le coffre, et le saisit au poignet. Bien qu’elle eût trois bonnes têtes de moins que lui, elle le fixa dans les yeux et fronça les sourcils, comme une maman qui réprimande son dernier.

- Maintenant, tu vas m’écouter, monsieur, dit-elle. J’en ai assez de t’entendre te plaindre. Tu vas mourir : tu le sais, je le sais, les poissons le savent. Très bien. Tu vois, je ne pense pas que ce soit en le répétant sans cesse que tu vas profiter de tes derniers jours. Et je te rappelle que tu avais des choses à me faire découvrir, alors au boulot !

Emile, de sa main libre, retira de la bouche de la jeune fille une mèche de cheveux qui s’y était engouffrée. L’extrémité collée par la salive brilla un court instant, dans sa chute, avant de s’arrêter sur la jeune épaule, comme une brindille rougeoyante de 14 juillet.

C’était le premier contact physique entre eux deux et Anaïs n’éprouva ni gêne, ni peur. C’était le geste tendre d’un grand-père pour sa petite fille, témoin muet et lumineux de l’affection filiale.

Bien qu’ici il n’y eût point de filiation, le passant étranger à la scène l’eût du moins imaginée, sinon souhaitée, car c’était là un instant pur, magique, aussi rare que peuvent l’être les découvertes de peuplades perdues et sauvages. C’était cela : une nature véritable, immémoriale, sauvée des flammes du temps.

Une seconde éternelle.

Les boucles blanches d’Emile, soyeuses et légères, furent traversées par le souffle du vent.

- Je sais, j’ai des tas de choses à te raconter.

- Et raconter, c’est vivre.

- Et si on racontait en mangeant ces sandwichs ?

Ces sandwichs avaient été achetés peu de temps avant leur rencontre, sur une aire de repos. Ne sachant pas lequel choisir, il en avait pris deux de chaque sorte (à l’orée de la mort, quelle importance d’être ruiné ?), si bien que son coffre contenait vingt-quatre sandwichs de douze noms différents. En les voyant, Anaïs ouvrit de grands yeux ronds et mit sa main droite devant sa bouche, comme si elle venait d’apercevoir le trésor des Templiers.

- Il doit bien y en avoir à ton goût, non ?

- S’il y en a au bacon, je t’épouse bébé, dit-elle en souriant et en bombant le torse comme une femme, avant de plonger le nez dans le coffre gourmand.

Emile ouvrit la portière arrière gauche pour en sortir deux bouteilles : du vin rouge et du jus d’orange. Brandissant chacune dans une main, ce qui formait un V coloré, il les montra fièrement à Anaïs qui, déjà, refaisait surface avec trois sandwichs dans les mains. Mais il perdit son sourire lorsqu’il vit la mine soudainement triste de la jeune fille.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Mes sandwichs ne te plaisent pas ?

- Si… mais je ne veux pas que tu boives de l’alcool, dit-elle catégoriquement.

Emile parut surpris et, baissant les bras, demanda des explications par un haussement du sourcil droit. La déception semblait l’emporter sur un quelconque mécontentement. Son visage semblait simplement signifier que c’était la fête et que la fête allait de pair avec l’alcool.

- Mais pourquoi ? C’est que du rouge.

- Parce que, répondit Anaïs en le fixant sévèrement.

- Bon, allons pour un « parce que » alors. De toute manière, le toubib me l’a bien dit : « Plus de rouge, Monsieur. » Et il faut toujours écouter les toubibs, hein, ils ont fait des études et tout et tout.

Emile replaça le rouge à sa place originelle, c'est-à-dire sous le siège conducteur, puis il s’assit sur la banquette, les jambes à l’extérieur du véhicule. Il avait agi comme une machine obéissant à un ordre, visage fermé, silencieux et solitaire. Etat « par défaut » pour la machine, mais état de tristesse pour l’être humain.

Anaïs ne distinguait pas son visage. Elle n’apercevait que cette poitrine qui avait dû se soulever au moins un milliard de fois de plus que la sienne, cette chemise à carreaux qui masquait mal l’embonpoint des années et ces boutons nacrés qui semblaient relier et maintenir amis deux mondes opposés. Une idée simple lui traversa l’esprit : le diplomate est le bouton de la politique, car il relie deux mondes identiques qui se font face et qui se croient supérieurs l’un à l’autre. Mais l’heure n’était pas à la réflexion, il fallait être humain, sensible.

- Tu es triste, Monsieur ? Mais tu sais, l’alcool, c’est pas bien : ça rend encore plus bête et méchant qu’au naturel.

Trop tard. C’était sorti tout seul. Mais c’était de sa faute aussi ! Pourquoi avait-il eu besoin de sortir cette bouteille ? De toute manière, elle n’était pas même en âge de la partager avec lui – ce qu’il savait, sinon il n’aurait pas aussi sorti ce jus d’orange. Non, je ne m’excuserai pas de ne pas vouloir virer alcoolique, pensa-t-elle avec la fougue de ses jeunes années. Ce n’est pas une fatalité, on peut toujours dire non.

- Tu trouves donc que je suis bête et méchant ? Je te fais du mal ? demanda-t-il lentement.

Anaïs heurta un caillou en s’approchant d’Emile. Il finit sa course contre le pneu avant gauche. Elle eut une idée. Après tout, elle avait refusé de s’excuser et si elle continuait de s’avancer, elle savait qu’elle n’aurait plus d’autre alternative. De plus, elle manquerait une belle occasion, enfin ! de dire, de raconter. Le caillou fut salvateur. Elle stoppa et, toujours sans voir le visage d’Emile, dit haut et fort, presque en criant de manière à ce que la planète entière entendît son témoignage :

- Tu as vu ce caillou, monsieur ? Eh bien, imagine que ce caillou soit une voiture. Celle d’un jeune homme qui vient d’être papa et qui vient de fêter cette naissance avec ses copains. Des copains qu’il connaît depuis des années, il a même été en primaire avec eux, c’est pour te dire, monsieur. Il a pleuré avec eux les premières fois qu’il a été triste et une année, ils ont même fait du camping tous ensemble. Avec eux, il a commencé à boire. Les week-ends surtout quand ils sortaient et après ça a été la semaine, mais tout seul devant la télé. Et un jour, ils ont tous été plus ou moins avec leurs amoureuses. La vie, quoi. Au bout d’un certain temps, lui et tous ses copains ont acheté de belles voitures, de beaux cailloux comme celui-là, si tu veux. Après, il y a eu les bébés. On a fêté leurs arrivées, tu penses bien. Et, du coup, on a bu. Je pense qu’il y a eu du rouge aussi. Et…

- C’est bon, c’est bon… j’ai compris, c’était ton père et il est mort au volant parce qu’il était plein comme un caribou.

Il y eut un silence gêné, gêné par la crudité des mots, puis, simultanément tous deux rirent sans se voir.

- C’est drôle comme expression, je trouve, rit Anaïs. Un caribou, ça ne me fait pas penser à un alcoolique, mais plus à des paysages enneigés.

- Eh oui, que veux-tu ? Il faut bien se tenir chaud !

Il ne jugea pas encore opportun de lui dire qu’il devait cette expression à un compagnon de captivité qui buvait régulièrement, avant la guerre, de cette boisson traditionnelle à base de vin.

Emile se releva et fit face à Anaïs. Ses yeux brillaient. La jeune fille fut attristée de lui avoir fait de la peine en lui interdisant de boire, mais à ses yeux, c’était un geste noir. Boire de l’alcool devrait être interdit, pensa-t-elle en se remémorant la période de la Prohibition. Elle se voyait souvent, en rêve, intégrer l’équipe d’Eliot Ness. Un homme, un vrai, un incorruptible ! Mais, aussitôt, elle se dit que le principal était de ne pas en abuser. Comme pour tout, il n’y a que l’abus qui est dangereux. Puis, comme toujours, son habituelle rigidité d’esprit dès que le mot « alcool » approchait d’elle lui rappelait qu’une seule goutte avalée revient à infiltrer le ver dans le fruit. C’était ainsi : elle serait toujours allergique à l’alcool et aux buveurs.

Elle regretta de ne pas avoir fini sa petite histoire et qu’il se soit trompé, mais pour l’instant, elle lui faisait face et ne savait pas quoi dire, ne pouvait dire quoi que ce fût.

Emile lisait dans le regard d’Anaïs une forme d’admiration. Pas celle que l’on ressent envers les champions et qui relève d’une identification narcissique, non, mais la vraie, la belle. Celle qu’un individu lambda peut ressentir pour un autre individu lambda, pour tout ou partie de celui-ci. Mais il ignorait ce qui suscitait en lui ce sentiment. Son âge ? Sa façon de parler ? Puis une idée lui vint :

- Tu t’entends bien avec tes grands-parents ?

Anaïs baissa les yeux lentement, puis la tête, et souffla :

- Il ne reste que ma grand-mère maternelle, mais je ne la vois qu’une fois par an ; elle est à l’hospice loin de Marseille. Les parents de mon père, je ne les ai pas connus et le père de ma mère est mort quand j’étais toute petite.

Redressant son regard, elle ajouta :

- C’était mon père qui conduisait ce soir-là. Il avait arrosé ma naissance et il a fauché une cycliste. Elle est morte sur le coup et lui est devenu paraplégique, parce qu’il est rentré dans un poteau. Mon grand-père est mort le lendemain sans s’être réveillé. Et mon père a fini par se suicider à l’hôpital le jour de mes un an. Voilà, tu sais pourquoi je veux pas que tu boives d’alcool, monsieur. Si tu n’as plus que deux mois à vivre, il y a des choses mieux à faire, tu ne crois pas ?

- Ton papa n’est donc pas parti avec l’argenterie. Pourquoi tu ne m’as pas dit la vérité tout de suite ?

- Je ne sais pas, soupira-t-elle en déposant ses sandwichs sur le toit et en s’adossant à la carrosserie. Sans doute parce que c’est un peu vrai, après tout : il est parti comme un voleur de ma vie. Je n’ai été qu’un prétexte, ça c’est certain. Je ne culpabilise pas, car il aurait tout de même fini par s’enrouler autour de ce poteau sans moi. Il buvait comme un trou, d’après ce que m’a dit maman.

Emile eut envie de lui rétorquer qu’elle avait été, ou était, courageuse, mais il savait que ce genre de paroles suintait de stérilité comme aucune autre. De même, lorsqu’on lui apprenait un décès, il ne disait jamais « je suis désolé » mais plutôt « c’est triste » (ou moche selon le cas de figure).

- Tu as sans doute raison, ma petite. Regarde ce que je vais faire.

Il prit de nouveau le rouge, l’ouvrit et la tint à la verticale… goulot en bas. Une longue cascade rouge sang apparut et, lorsqu’elle fut tarie, un lagon s’était formé aux pieds du vieil homme et ses chaussures avaient été éclaboussées.

- Je te félicite, Monsieur. Mais…

- Oui ? sourit-il.

- Je croyais que c’était toi qui devais m’apprendre des trucs.

Commenter cet article