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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Les deux premiers chapitres de mon roman

19 Avril 2008, 11:24am

Publié par Séb

LES AILES DE ZELIE 

1

Jérôme se demanda pourquoi les mouettes suivant le chalut ne poursuivaient pas l'aventure jusqu'à l'assiette, histoire de voir du pays. Il sourit, puis :

- Mais tu vas l’avancer, ta poubelle !

Dieu que les congés étaient loin ! A peine trois semaines le séparaient des premiers jours de vacances pris depuis près de trois ans, mais cela lui semblait mille ans – ou plutôt le souvenir d’une époque lointaine et révolue qui se dissipe à grands pas. N’y pensons plus.

Aujourd’hui, reprise sur le chantier ; seul un fin reflet orangé, sur sa peau imberbe, comme une plume passagère de canari, lui rappelait, lorsqu’il se croisait dans le rétroviseur, le couchant de Harfleur. Loin de ce Sud d’adoption envahi par les fadas de Paris en quête d’un peu de chaleur.

Et en attendant les habituels et hypocrites « Alors, ces vacances ? » qui n’admettaient pas de réponse et coïtaient avec l’écho, c’était l’embouteillage.

Le vrai, celui des matins où tout semble fait pour tourner tout sauf rond. D’abord, ç’avait été la panne de dentifrice qui l’avait contraint à un simple et rapide bain de bouche, avant de passer aux réjouissances informatives (ce matin, un attentat – comme hier du reste) et de faire tourner le moteur en allumant une Camel pour se dire que bon, il y a du bon quand même.

- Tu veux que je fasse du stock-car ? Tocard, va !

Avait été la réponse de l’éboueur. En effet, ni lui ni Jérôme n’y pouvaient rien. Il fallait attendre que ces messieurs se donnassent la peine de passer la première. Jérôme ouvrit la fenêtre et passa la tête (sans détacher sa ceinture, toutefois, car c’était une journée à amendes, il le sentait) en se contorsionnant et en s’étirant comme celui qui regagne la surface après une année d’apnée. Son regard porta assez loin pour l’informer qu’il y avait des travaux et que l’on passait au compte-gouttes. Un homme du chantier, vêtu d’une saillante combinaison jaune fluo, servait de feu rouge et rien ne semblait devoir l’émouvoir ni être susceptible de l’acheter. Inflexible face à un sourire, outrecuidant face à un signe de la main, désinvolte face aux protestations. Non, c’est moi qui décide et ce n’est pas ton tour, semblait-il dire au premier conducteur de la file. Jérôme était le cinquième et il n’était pas certain qu’il puisse passer dans la prochaine fournée. Nous verrions. Pour l’instant, c’était la file de gauche qui avait les honneurs de notre homme.

Contraint d’attendre, Jérôme se concentra sur la radio. La chanson qui s’en échappait lui rappela une mauvaise soirée, quelques années plus tôt, vécue en Normandie. Non, ne plus y penser, oublier. Il changea. Ce furent les informations nationales, ou internationales ; il décida d’arrêter violemment le poste et de siffloter – au moins, était-ce là un drame tout personnel qui ne faisait d’autre victime que ses tympans. La voiture qui le devançait trahissait, elle aussi, quelques signes d’impatience. Les feux stop clignotaient irrégulièrement, témoins muets de l’accélération du débit sanguin qui s’opérait dans les artères du conducteur. Jérôme ôta la vitesse et son pied gauche de l’embrayage pour s’étirer. Il avait fermé les yeux une infime seconde – allez, deux – mais ça avait suffi à la file pour s’évader et déjà des klaxons désespérés, au milieu de noms d’oiseaux, tentaient de la rattraper. Jérôme faillit caler, mais son moteur tressaillit et le porta jusqu’aux pieds de l’uniforme qui fit signe que non, en fait.

Dépités, quelques klaxons suivis de quelques noms de volatiles tentèrent bien d’amadouer le brave homme, mais rien n’y fit et ce fut, de nouveau, à la file de gauche. Pourquoi ces conducteurs éprouvaient-ils le besoin de sourire naïvement aux prisonniers ? Jérôme frappa le volant de sa paume droite, se fit mal et maugréa en silence. Cerbère le toisa et dit :

- Ça sert à rien, mon grand ! C’est pour tout le monde pareil !

Evidemment. De toute manière, il était déjà en retard. Il mettrait cela sur le compte d’un tout récent retour de vacances. Ce ne serait qu’un pieux mensonge, puisqu’il n’était revenu de chez sa famille que deux jours après son départ de Marseille, passant le reste de ses vacances à zapper et dormir, mais comme de toute façon personne n’en savait rien, ici.

Il regagna la surface une nouvelle fois pour demander au garde – il faut être l’ami des psychorigides – s’il savait combien de jours dureraient ces travaux. Il ne savait pas. Deux, peut-être trois. Merci bien.

Enfin, il se mit de profil et, se prenant pour un gars de la maréchaussée, étendit ses bras pour signifier qu’il fallait passer, non sans avoir averti son acolyte par radio que c’était, là, son tour.

Jérôme avança triomphalement et comprit les sourires rencontrés quelques instants plus tôt. A sa droite, des ouvriers s’affairaient à couler du macadam, tandis que d’autres les regardaient, comme s’il s’agissait là d’une première fois. Une cabane de fortune, non loin, abritait leurs affaires personnelles et leur chef fumait des narines et du crâne devant un plan déplié sur son bureau. S’il ne savait pas quoi ou comment faire, nous en aurions jusqu’à Pâques. Jérôme donna une nouvelle chance à la radio. C’était l’horoscope, bonne pioche. C’était son signe : « Ouvrez l’œil, c’est une journée à rencontres. » Ah, depuis le temps.

Justement, il surprit, à cet instant, une scène étonnante. Dans son cabriolet rouge, une femme à la longue chevelure rousse et avec de jolis yeux (du moins, le supputa-t-il, car eux, il ne les voyait pas, cachés qu’ils étaient derrière une paire de lunettes de soleil) faisait de grands gestes en pourfendant l’air, façon soldat de l’espace balayant les étoiles de son sabre fluo. Surpris, il la regarda et tourna la tête au risque de perdre le contrôle de son véhicule. Elle continuait à protester – son garde était-il pire ? – et à bouger ses lèvres sans qu’il puisse deviner le sens de leurs mouvements. Faisant appel à son instinct féminin, elle dut sentir qu’un mâle l’observait, car elle tourna ses lunettes noires et fut choquée qu’il lui sourît en se fichant d’elle. Non mais !


2

- Salut ! C’est moi.

- Oh mon Dieu ! Tu l’as cassée ! J’en étais sûre ! Je….

- Non, non ! C’est bon, je te la ramène en parfait état.

- Ah… Pourquoi tu m’appelles alors ?

- Pour te répéter que je veux ce rôle.

- Encore ce fichu rôle… Mais tu es sûre de pouvoir jouer une prostituée au moins ?

- Et pourquoi pas ? Il n’y a pas de prostituée rousse peut-être ?

- Si, si, sans doute… mais….

- Mais quoi, à la fin ? Le metteur en scène est un ami, je connais un autre comédien, tout se passera bien.

- Et tu penses à ton image pour la suite ?

- Mais quelle suite ? Il faudrait qu’il y ait déjà un début, non ? Et n’oublie pas : je suis co-mé-di-en-ne.

- Bon…Tu as lu le texte au moins ?

- Bien sûr que non, ma chérie. Je veux tenter ma chance, point. Le texte, c’est un détail.

- Tu ne sais donc pas.

- Ne prends pas cet air dramatique, tu n’es pas comédienne, je te l’ai dit cent fois ! Et je ne sais pas quoi d’abord ?

- Tu ne sais pas qu’il y a… enfin, tu verras…

- Mais dis-moi à la fin, c’est ridicule !

- Bon, si tu y tiens… Tu dois…faire semblant de jouir…

- Ah… tu veux dire simuler un orgasme ? Bon… Si tellement de femmes tiennent ce rôle le samedi soir, ça ne doit pas être si terrible que ça quand même…

- Oui… mais toi ?

- Quoi moi ? Ce n’est pas parce que les mecs me fuient que je ne sais pas ce qu’est un orgasme !

- Eh ! J’y pense ! Ne téléphone pas en roulant, tu vas avoir une amende !

- Ne t’inquiète pas, j’ai le kit voiture, c’est toléré. Et de toute manière, je suis dans les embouteillages.

- Tu es où ?

- Je ne sais pas, pas loin de ton bureau. Apparemment, il y a des travaux. Mais ne t’inquiète pas, je te ramène la voiture dans la matinée. Bref, tu…

- Oui ?...

- … Tu pourrais m’apprendre, peut-être, non ?

- T’apprendre quoi ?

- Tu sais bien… A quoi ça ressemble un orgasme ?

- Hum… Après tout, pourquoi pas ! Vois-tu, ce n’est pas bien dur. Tu pousses d’abord des petits cris aigus, comme si tu te marrais.

- Bon, ça, ça va, je sais faire. Ensuite.

- Ensuite, tu cries à ton partenaire tout ce qui te passe par la tête. Mais, ça ne t’inquiète pas, c’est écrit.

- Ah, c’est… déjà ça. Et après ?

- Après, ça se complique. Tu dois te déchaîner comme une hystérique, c’est écrit aussi.

- Comment ça « me déchaîner comme une hystérique » ?

- Tu dois… faire des mouvements amples avec ton corps, le bonheur doit te transporter et tes cheveux doivent finir complètement ébouriffés. Tu dois… être complètement vidée après. Sans la moindre énergie.

- Ah… c’est si renversant que ça ?

- Dans la pièce du moins.

- Oui, dans la pièce, c’est ce que je voulais dire. Attends, j’ôte mon oreillette et je vais essayer.

- Tout de suite ?

- Oui, j’ai le temps, ça n’avance pas.

- Ok, j’attends… Eh… psitt ! Jacqueline, viens écouter ça ! Tu entends quelque chose ? On dirait des couinements.

- Oui, ça m’en a tout l’air !

(…)

- Voilà, ça y est…

- Alors, tu te sens dans le rôle ?

- C’est à dire… c’est pas ordinaire comme représentation !

- Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air contrariée ?

- Non, non, c’est juste que je me suis donnée en spectacle au gars de la file d’à côté. Mais vu qu’il a souri, ça n’a pas dû lui déplaire.

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Iris noir 29/04/2008 08:39

Revisiter Les ailes de Zélie? chouette!! :-)à suivre... continue

aurelie 20/04/2008 14:22

bravo!!