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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Parlez, maintenant...

19 Mars 2008, 12:17pm

Publié par Séb

C'est une histoire vraie, je ne peux en douter. Toutefois, s'il devait m'en arriver une autre de ce type dans les jours ou les mois qui viennent, je pense que j'irais me faire interner. Il n'existe, en effet, que deux possibilités : soit je suis passé de l'autre côté, et alors j'entre progressivement dans la folie ; soit, tout cela est effectivement vrai, et je ne sais pas si, un jour, je comprendrai. Je vous laisse juges.

Hier après-midi, je fumais une cigarette sur un pont. Quelques canards regardaient claudiquer quelques vieillards, ou l'inverse, avec la même lassitude, toutefois, dans le regard. Je venais de quitter mon étude, je rêvassais, je pensais peut-être à mes prochaines vacances, je ne sais plus. Je me souviens avoir été tiré de mes pensées par quelques viandes saoûles venues dAngleterre pour encourager Liverpool qui devait, hier soir, affronter Lyon à Gerland. C'est ce qu'on m'a dit, car je ne m'intéresse pas à ces loisirs futiles.

J'en étais à ma deuxième cigarette et je me demandais comment meubler la soirée à venir. Impossible, avec ce match, de flâner dans les rues. La télévision ne me proposerait rien de bien excitant. J'allais opter pour la location d'un DVD, lorsqu'un homme s'approcha de moi. Je le pris, d'instinct, pour un majordome à l'anglaise. Il portait ces vieux chapeaux ronds qu'on ne voit plus guère que dans Chapeau melon et Bottes de cuir, et dans son ensemble noir strict, n'inspirait pas réellement la franche rigolade. Il tenait, bien qu'il fît un grand soleil, un parapluie fermé dans sa main droite. Allait-il me demander la route de Gerland ? Auquel cas, il n'aurait pas pu plus mal tombé et se serait-il sans doute retrouvé, en suivant mes indications, chez les fans de Geoffroy Guichard.
Football-46.gif

Non, il s'approcha de moi et me tendit un papier, sans esquisser le moindre sourire ni entamer une ébauche de conversation. A peine sa lèvre supérieure se fendit-elle d'une ombre de satisfaction lorsque je me saisis du rectangle blanc et que je dis simplement « merci », par réflexe. Il me tourna le dos et retrouva sa vie sans un mot. Curieux anglais, songeais-je. Peut-être avait-il participé à un pari bien payé afin de s'acheter une place au marché noir pour ce soir et s'agissait-il là de la blague d'un ami à lui ou à moi. Mais je ne m'en connaissais aucun d'assez riche ou imaginatif pour être susceptible de me faire parvenir un message de cette façon singulière.

Je dépliai le papier et découvris simplement un horaire - minuit - et une rue que je ne connaissais pas. Plus intrigué qu'inquiet, je me dis que ce soir, désormais, je savais quoi faire.

Je restai chez moi jusqu'aux environs de vingt-trois heures, à travailler à mon bureau, tandis qu'au journal télévisé que j'avais suivi d'un œil distrait avaient succédé des messieurs en shorts qui, alternativement, courraient, frappaient dans un morceau de cuir ou tombaient. Quel accident dans l'évolution, me demandai-je au gré de mon travail, a pu conduire à ce que des milliers de regards, au même moment, se concentrent sur un ballon avec, souvent, rage ou désespoir ? Tout cela est si vain, me dis-je. Au coup de sifflet final, bien que les Anglais aient perdu la rencontre, la joie était dans leur camp. Les Lyonnais se tenaient la tête entre leurs genoux, réconfortés par des gens en costumes, tandis qu'à chaque extrémité des tribunes les larmes et la bière coulaient à flots. La règle du but à l'extérieur, entendis-je souvent répété dans les interviews. Ah, me dis-je sans comprendre.

J'enfilai un t-shirt blanc, un jean et une paire de baskets. Je me retrouvai sur le trottoir et je me rappelai que je ne savais pas le moins du monde où se trouvait le lieu de rendez-vous. J'appelai un taxi et, moins de dix minutes plus tard, j'indiquai l'adresse à un chauffeur indien qui moffrit en échange une moue que je ne sus interpréter. Il nous fallut presque une demi-heure pour parvenir à destination. C'était un quartier très ancien où seules quelques rares maisons semblaient être nées après la Libération, à moins qu'il ne sagisse de rénovations particulièrement réussies.

Je payai mon chauffeur avec lequel j'avais préféré n'échanger aucune parole (à quoi bon ?), privilégiant la contemplation des réverbères, des professionnelles et de leurs clients, et des patrouilles de police qui saluaient tout ce petit monde.

Le numéro indiqué sur l'invitation se trouvait tout au bout d'une ruelle désaffectée. C'était une bâtisse de trois étages, sans volets aux fenêtres, avec un perron entouré de chaque côté d'une rangée de pots de terre sans fleurs. Lugubre, ai-je pensé. Mais j'ai toqué. Silence. Puis l'homme de l'après-midi vint m'ouvrir, déguisé en valet. Je ne ris pas et le suivis dans le vestibule où il m'invita à me séparer de ma veste. Je la lui tendis et, sans un mot, il disparut dans une pièce voisine. Je me retrouvai en jean et baskets au milieu de tapisseries zébrées de nombreuses bougies. Je cherchai du regard un interrupteur et n'en découvris aucun. Je ris intérieurement en me disant que ces pauvres gens n'avaient pas payé la facture, n'avaient plus damis et tentaient désespérément d'en trouver en recrutant dans la rue. Un escalier en marbre, cependant, serpentait vers l'étage où des tableaux de maître, m'affirmèrent mes souvenirs, étaient suspendus comme sur le point de tomber. Je jetai un coup d'œil mais ne vis personne. Je pénétrai dans la pièce où avait disparu mon hôte et d'où s'échappaient des notes de musique. Je découvris une assemblée en costume d'époque admirant solennellement la virtuosité d'un pianiste jeune et élégant. Personne ne fit de cas de mon arrivée et je me sentis réellement très mal à l'aise, dans ces habits, face à ces femmes et ces hommes si joliment déguisés. Sur le carton, il aurait fallu préciser, j'aurais fait un effort.Carnaval-1.gif

Lorsque la musique cessa, toutes les têtes se tournèrent vers moi et je dus sourire benoîtement en saluant à l'aide d'un verre trouvé sur une table. Aussitôt, des conciliabules jaillirent. Les femmes dissertaient, je crois, sur mes vêtements, tandis que les hommes me prenaient de haut, sans doute pour un rival désirant leur voler la vedette et quelque couche.

Ne sachant que faire et comprenant parfaitement que mon allure ne manquerait pas de perturber cette soirée costumée, je pris le parti de tracer tout droit en tendant ma main droite et en souriant généreusement : « Fabien Delamarre, très heureux de vous rencontrer ! » Quelques mains féminines et timides daignèrent me toucher du bout du gant en rougissant et baissant les yeux, tandis que je devinais, dans mon dos, quelques grammes de testostérone désirant en découdre.

Un homme d'une cinquantaine d'années, aux favoris savamment coupés et portant une montre à gousset, me tapota dans le dos et, lorsque je me retournai, je compris que le monsieur ne désirait pas m'inviter à danser.

« Qui vous a fait venir ici ? tonna-t-il. Ce devait être l'organisateur de la sauterie car les causeries cessèrent aussitôt.
- Heu... dis-je en cherchant du regard. Lui ! Là-bas !

Le monsieur suivit mon regard et dit simplement que ah, il voyait. Très bien, je pouvais faire comme bon me semblait. Lui et ses amis seraient très heureux de converser avec moi. Rassuré, car le monsieur aurait pu me faire passer un sale quart d'heure (je n'en doutais pas) si je navais pas pu justifier de ma présence, je décidai de m'allumer une cigarette. Je sortis alors un briquet de ma poche pour atteindre le paquet qui sommeillait tout au fond. Mais à peine avais-je porté la cigarette à mes lèvres que tous me regardèrent avec l'air ébahi de celui qui voit son premier extra-terrestre. Je ne dis mot et rangeai l'objet du délit dans mon paquet. Je pensai avoir rangé également mon feu. Ce devait être interdit de fumer des choses non répertoriées à l'époque que l'on reproduisait ce soir-là et que mes connaissances limitées en histoire ne me permettaient pas d'identifier avec certitude.

A partir de ce moment, les heures prennent une drôle d'allure. Comme si je ne les avais pas vécues ou, plutôt, comme si je les avais vues défiler comme des arbres depuis un wagon : en ligne continue. Des heures identiques, compactes. Peut-être ai-je bu, peut-être un peu trop, je ne sais même pas quoi. Je crois, à moins que ce ne soit mon imagination ? je crois me souvenir avoir tenu des conversations dont le point commun, le sujet unique, était les nouvelles connues depuis des années, voire des décennies. Telle guerre mondiale suscitait, je crois, un ébahissement sans nom ; telle nouvelle du développement de telle ville ne lassait de surprendre, etc...

Puis vint le moment où je présentai, éreinté, mes civilités. Tous me regardèrent avec déception. Déjà ? Oui, oui. Mais continuez sans moi. Grisé, je fis d'autorité quelques bises à des dames prêtes à défaillir et serrai quelques mains à des messieurs désabusés devant tant de libertés prises. Tout fout le camp, semblaient-ils penser. On ne respecte même plus les reconstitutions historiques. J'étais trop fatigué pour seulement songer à faire des baisemains et des révérences.

Je me retrouvai sur le trottoir avec un mal de tête d'une intensité jamais rencontrée. Je regardai ma montre, il était près de trois heures du matin. Je décidai de rentrer à pieds, afin de calmer ce remue-méninges. Au bout d'un kilomètre environ, j'eus besoin dune cigarette. Je trouvai le paquet mais pas le briquet.

Mû par je ne sais quel désir, je décidai de rebrousser chemin, afin de récupérer mon bien et en profiter pour revoir ces personnes singulières et attachantes, alors que j'aurais pu demander du feu à quelque noctambule égaré. Mais ces individus avaient réussi à réactiver en moi quelques cellules latentes dont je n'avais même jamais soupçonné l'existence.

Je retrouvai facilement la ruelle et frappai à la porte. Même perron, mêmes pots de fleurs sans fleurs. Même silence. Mais cette fois prolongé, éternel.

Je frappe, de plus en plus fort, puis, grisé par les boissons ingurgitées, je tambourine joyeusement. De la vie, dans mos dos. Je me retourne et découvre une fenêtre sans volets. De la lumière. Du bruit : des meubles qu'on ouvre, qu'on ferme ; des savates qu'on traîne. Puis, quelques minutes plus tard, alors que j'avais repris mon tintamarre, un vieillard en pyjama et bonnet de nuit sort de la maison, baille, sétire, et scrute la rue. Il me voit et soupire. D'une démarche leste et pourtant comme lasse, il parvient à ma hauteur et me regarde avec la sympathie qu'il aurait eue pour un demeuré.
- Allons, mon garçon, il n'y a personne ici.
- Mais...
- Ça fait plus de trente ans que j'habite ici et, peut-être une fois par décennie, un jeune homme me soutient qu'il y a du monde dans cette maison et moi je n'y ai jamais vu le moindre gugusse. Alors, je ne sais pas s'il sagit dun pari, mais je vous le dis clairement : Arrêtez de frapper comme un sourd, cette maison est vide.

Je n'en démords pas, je proteste (alors qu'il n'y a pas lieu, j'ai des dizaines de briquets chez moi, et je me suis peut-être tout simplement trompé de ruelle). Je somme les occupants de venir témoigner de ma bonne foi ! Quittez costumes et petits-fours et venez dire à ce malotru que je ne me trompe pas ! Mais aucune réaction.
- Très bien, ne bougez pas.
Il retourne chez lui et je patiente sur le perron. J'attends, indéboulonnable, puis redonne quelques coups de pied dans la porte au passage. Au bout de quelques minutes, le voisin revient muni d'un pied de biche, d'une lampe torche et d'un appareil photos. Il me tend la barre et la lumière : « Je vous en prie, vérifiez. » Il ne m'en fallait pas plus. Je m'empare du tout et fracture facilement la porte, convaincu que mes hôtes ne vont pas tarder à se plaindre.
Il fait sombre. Le voisin me suit. Je me résous à me servir de la lampe. Un faisceau balaye une maison fleurie de draps blancs recouvrant des meubles. Abandonnée depuis des lustres, me souffle le vieil homme. Livide, je me dirige vers la salle de réception où je sais avoir oublié mon briquet. Le piano jaillit de la nuit au passage de ma torche, aucun drap ne le recouvre, il est dans un état pitoyable : le bois est rongé, les cordes arrachées, il n'a plus aucune valeur. C'est un morceau de bois flottant dans le néant, alors que quelques minutes plus tôt, je sais avoir entendu de la musique s'échapper de ses entrailles. Le vieil homme capitule et me dit qu'il retourne se coucher. Dans le lointain, je l'entends annoncer que dès demain il placardera qui'l sagit d'une maison abandonnée. Marre d'être emmerdé à point d'heure, maugrée-t-il.
 

Ma paume parcourt le bois presque en lambeaux, je m'arrête sur une masse métallique que je reconnais aussitôt. Je braque ma lumière dessus et vois de mes yeux ce que je craignais : mon briquet est sous la poussière.

Bougies-15.gif

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Miky 21/03/2008 09:44

Très belle histoire, mais c'est bizarre, j'ai l'impression de l'avoir déjà lu avant quelque part... Cela fait longtemps que tu l'a écrite ? Me l'aurais-tu déjà fait lire une autre fois ?
Amicalement,
Mika

Séb 21/03/2008 11:03



Salut,


Oui, j'ai sans doute déjà dû te la soumettre, ou à Cathie. Cette nouvelle date de... pfff... quelque chose comme un an, un an et demi, donc ce n'est pas improbable.



Laury 19/03/2008 19:24

Salut!Si tu n'écris pas un bouquin avec cette trame, je monte chez toi te botter les fesses!!!! Génial, tu est rempli de cette jolie chose qu'on appelle imagination... bises et continues!!!Laury

Séb 20/03/2008 18:43



Merci, merci... Je ne pense que cette nouvelle, à la colonne vertébrale trop légère à mon sens, ait les épaules assez solides pour grandir et devenir un livre... Cela dit, je serais enchanté de
t'offrir un café, chez moi ou ailleurs, pour en discuter.