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2021-10-20T07:12:13+02:00

Deux chapitres de mon prochain roman

Publié par Sébastien Bonmarchand
Deux chapitres de mon prochain roman
Deux chapitres de mon prochain roman
Deux chapitres de mon prochain roman

Je suis en train de transcrire informatiquement - et d'améliorer, espérons - mon prochain roman dont le titre sera... "Ceci n'est pas mon roman". Il est composé de 100 chapitres, de longueurs variables, et raconte deux histoires en parallèle qui finissent, naturellement, par se mêler : l'histoire de Madeleine à Ouessant en août 1940 puis à Vichy la même année, et l'histoire de Mélanie à Paris en 2019.

Je vous livre les chapitres 7 et 8. Dans l'espoir de récolter quelques avis... 

7

Alors que Mélanie se saisissait du coupe-papiers, qui avait défloré tant et tant d'enveloppes, le téléphone sonna. Ce roman, qui lui était pour ainsi dire personnellement destiné, attendrait donc encore un peu avant d'être dégusté.

- Éditions Hersent-Rousseau, bonjour ! dit Mélanie en regrettant ce contre-temps.

A l'autre bout du fil, Adélie, sa meilleure amie :

- Salut, ma grande ! Je suis dans un Uber, je passe te prendre au bureau ?

Adélie était coutumière du fait. Mélanie sourit et se cala dans son fauteuil.

Son amie travaillait dans une maison d'édition concurrente à la sienne et y occupait un emploi similaire au sien, mais une grande différence les séparait : Adélie n'était pas la seule membre du comité de lecture. Son rythme de travail était, de fait, tout autre. Quand Mélanie devait composer seule avec cette pile difforme reçue chaque jour, Adélie, elle, animait une réunion, en fin de semaine, lors de laquelle elle distribuait à chacun de ses quatre collaborateurs son lot de lecture du week-end. Charge à chacun de faire un tri et de proposer, éventuellement, une short list le lundi.

Si leurs modes de fonctionnement différaient, les deux amies avaient, en revanche, des goûts littéraires très proches. Il n'était pas rare qu'un auteur envoie son travail à plusieurs maisons, dont les leurs, et qu'Adélie et Mélanie, autour d'une tequila, en viennent à l'évoquer, quels que soient les termes que l'une ou l'autre maison propose à l'heureux candidat.

Elles s'étaient rencontrées à l'occasion d'un salon du livre deux ans plus tôt et avaient rapidement sympathisé. Même âge, même milieu professionnel... mais la comparaison s'arrêtait là. Adélie était l'une de ces grandes blondes dynamiques, aux talons et cheveux longs, toujours connectée, engagée politiquement en fonction des vents et, surtout farouche citadine – en un mot hype. Franchir la Porte d'Auteuil et risquer de se perdre dans les rues de Boulogne-Billancourt ou, pire, de Versailles, constituaient ses pires cauchemars. A sa manière, elle était un chat d'appartement, languissamment étendu sur le rebord d'une fenêtre et portant sur les toits alentours un regard plein d'envie, parfois, et d'indifférence, la majeure partie du temps. L'été, lorsque les Parisiens fuyaient les chinois friqués et les provinciaux fauchés pour aller se regrouper sur les bords de l'Atlantique, de la Méditerranée ou des Maldives, Adélie, elle, lunettes de soleil triomphantes sur le nez, arpentait les bords de Seine puis lézardait avec la plèbe banlieusarde de Paris Plage. Lorsque sa peau était suffisamment enrichie de ce bronzage qui n'aurait rien à envier, la rentrée venue, à celui des autres continents, il lui était loisible d'aller se rafraîchir au Louvre ou au Quai Branly.

Il lui avait fallu attendre sa rencontre avec Mélanie pour conscientiser son problème, sa phobie. Sans qu'elle s'en rende compte, les murs de Paris étaient devenus ceux d'une cellule et les barres d'immeubles de la Défense de beaux barreaux brillants.

- Ma psy dirait que ton prénom est un indice, lui avait fait remarquer Mélanie un soir, dans un bar de Pigalle après que Adélie lui a confié n'avoir jamais quitté Paris et connaître, secrètement, une peur panique de ne jamais y parvenir.

- Ah bon ?

- Si tes parents t'ont appelée Adélie, j'imagine que c'est en rapport avec la fameuse Terre Adélie et leurs voyages dont tu m'as parlé, non ?

- Oui...

Les parents d'Adélie s'étaient rencontrés au milieu des glaces de l'Antarctique, lui explorateur en perdition, elle chercheuse en mission. Aventure et science avaient bien vite perdu de leur intérêt face ce coup de foudre qui fit fondre les icebergs. Ils avaient entamé un tour du monde – puis un second – et Madame avait fait escale chez ses parents, à Paris, pour y déposer une petite fille née au Honduras, avant de retrouver Monsieur sur les routes d'un monde trop petit à trois. Adélie n'avait guère eu d'échanges avec ses parents qui vivaient d'expédients et d'eau fraîche. Avec l'avènement de l'Internet, quelques échanges en vidéo avec eux avaient embelli l'adolescence de la jeune Parisienne ; les livres, comme les planches d'un radeau dérivant sur les mers que traversaient ces parents en garnison, étaient vite devenus des parents de substitution.

Aujourd'hui ? Séparés. Madame vit à Papeete où elle développe la culture florissante de la perle et Monsieur organise des safaris photos en Afrique subsaharienne. Leur couple, après avoir contribué à rapprocher les continents, semblait désormais avoir besoin d'être séparé par les océans. Telles avaient été les explications qu'Adélie avait livrées à Mélanie, un soir, peu de temps après leur rencontre. Pigalle et ses ambiances tamisées avaient ravivé, dans l'esprit de Mélanie, ces souvenirs d'une rencontre et d'une vie de parents pas comme les autres. Elle en aurait presque oublié sa propre histoire.

- Et tu ne crois pas que si Paris est pour toi le seul refuge possible, il y a peut-être un lien avec... cet abandon ?

Adélie, comme frappée par la grâce, n'avait pas même relevé que son amie consultait une psy. Ses yeux s'étaient embués avant de se fermer

Mélanie, elle, était née à Paris et ne refusait ni le voyage, ni la découverte. Un goût sans doute hérité des gènes ouessantins de sa mère, disparue tragiquement l'été de ses onze ans. Elle conservait également de cette femme un certain bon sens paysan, ce genre de bon sens qui fait dire à voix haute à un ami, le plus naturellement du monde, l'évidence que celui-ci se refuse à voir depuis des années.

Malgré leurs différences, Mélanie et Adélie aimaient à se retrouver, s'accompagnant dans les boutiques de fripes favorites de la première comme dans les magasins de grandes marques de la seconde. Mélanie n'aurait jamais échangé ses tennis contre la moindre paire de talons de son amie, absolument impraticable dans le métro quand il lui faut courir, ni même troqué son fond de teint de grande surface contre les crèmes dont les publicités inondaient, justement, les couloirs du métro. C'est entendu. Elle ne dédaignait pas prendre soin d'elle, au travers d'un maquillage discret et de coupes de cheveux soignées, mais elle ne dépenserait jamais les sommes indécentes que dépensait Adélie en cosmétiques et autres lotions capillaires.

 

Elles avaient beau être aux antipodes l'une de l'autre, Mélanie avait beau avoir encore beaucoup de travail, elle n'hésita pas une seconde lorsque son amie lui proposa de la retrouver. Elle se hâta de fourrer quelques manuscrits dans son sac, dont celui adressé à la secrétaire qu'elle était, avant de fermer portes et fenêtres. Puis elle dévala quatre à quatre les escaliers comme une adolescente un samedi soir. Un SUV de couleur rouge, avec à l'arrière Adélie, patientait sur la place livraisons. Un grand garçon en costume noir se tenait devant.

Il ouvrit galamment la portière et Mélanie, en s'engouffrant dans cette carrosserie rutilante, ne s'aperçut pas de l'effet qu'elle produisit sur le jeune homme. Ses longs cheveux auburn et ses yeux verts perçants semblèrent le séduire.

 

8

 

- Was wirst du mir heute geben, Fraulein ?1

Le marché touchait à sa fin et, malgré les événements, la recette avait été semblable à celle d'un samedi ordinaire, un samedi d'avant, comme si les clients voyaient en cette présence étrangère une simple visite passagère. Il ne restait à Madeleine que trois œufs et deux litres de lait qui serviraient de base au prochain repas qu'elle partagerait avec sa mère.

Puis il y eut cette voix d'outre-Rhin, grave, profonde et forte de ces accents narquois que la victoire rapporte dans ses filets. Sans relever les yeux de son étale, courbée comme une victime, Madeleine répondit :

- Je ne parle pas allemand, Monsieur.

Madeleine vit alors deux mains puissantes se poser, doigts écartés, sur sa fragile table. Elle sentit un souffle chaud s'abattre sur son crâne lorsque son interlocuteur répliqua lentement :

- Il va falloir apprendre, Fraulein. Nous sommes ici pour mille ans, au moins !

La main droite de l'homme quitta alors la planche de bois posée en équilibre sur deux tréteaux et se saisit d'un des trois œufs restants.

- Regarde-moi, Fraulein ! hurla l'Allemand.

Madeleine releva la tête et découvrit un jeune officier au regard bleu acier. Sa croix de guerre, arborée fièrement sur la poche gauche de son veston, semblait aussi neuve que son uniforme noir. Sa cravate sombre présentait un nœud saillant, au centre d'un col lisse comme une mer d'huile. Madeleine, face à cet homme plein d'assurance, fut traversée d'un frisson lorsqu'elle aperçut une tête de mort argentée au-dessus de la visière de sa casquette. Quel genre d'hommes pouvait bien afficher un tel symbole avec le sourire ? se demanda-t-elle.

Elle qui, en septembre dernier, lors de la déclaration de guerre, s'était crue à l'abri du conflit, si loin de Paris, sur son île d'Ouessant battue par les vents, comprit qu'elle aurait à y faire face. L'officier, tout en broyant Madeleine du regard, étira lentement un sourire sardonique et leva sa main droite entre son visage et celui de la jeune marchande.

Dans son poing, il écrasa l'œuf et, tandis que le jaune et le blanc coulaient en une cascade macabre, Madeleine eut un haut-le-cœur.

- La France est vaincue comme cet œuf, Fraulein, fit l'officier dans un large sourire. Donc je vous donne un conseil : apprenez l'Allemand !

Sans autre forme de procès, il arracha la serviette que Madeleine avait nouée autour de sa taille, ce qui obligea la jeune fille à se retenir à sa table de fortune pour ne pas tomber, et il s'essuya la main droite avant de laisser tomber le bout de chiffon et de partir, en riant grassement, en direction du port. Madeleine resta bouche ouverte, violentée, l'estomac noué d'un nœud qu'elle n'avait jamais connu auparavant.

Quelques instants plus tard, une connaissance de l'île, Yann, s'approcha de Madeleine tremblante et lui dit : « J'ai vu ce qu'il t'a fait. Sois sage, il peut te faire beaucoup de mal. » Puis le jeune homme repartit comme il était venu, laissant Madeleine désemparée.

 

 

1Que vas-tu me donner aujourd'hui, mademoiselle ?

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