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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Terminus, nouvelle intimiste

5 Juin 2017, 09:42am

Publié par Sébastien Bonmarchand

Les Voyages en train, Grand Corps Malade, 2006, in album "Midi vingt"

1er octobre 2004

Terminus

I

Comment je vais lui dire ça, moi ? Et mes chaussures, je les ai mises où ? Encore cette saleté de chien qu’elle m’a forcé à garder !

- Saleté ! Tu te caches où encore ?

Tu as raison, reste caché, ça vaut mieux pour toi. Ah, les voilà. Brunes. Tiens, cette femme a une jolie veste. Elle arrive à quelle heure déjà ? Dans une heure…

- Vous avez l’heure, Monsieur ?

C’est là qu’elle m’a souri, la première fois, non ? En tout cas, ce n’est pas cette nuit-là que nous avons fait l’amour pour la première fois, ça, c’est sûr. La galère a attendu juin. Elle ne portait même pas cette veste, c’était son chemisier qui était posé sur le rebord du lit.

Mais comment lui dire ? J’aurais pu amorcer la chose, lui laisser entendre que… mais non, c’est idiot. De toute manière, elle était si loin ! Ça aurait changé quoi de la prévenir ?

- Allô ? oui, c’est moi, chéri. Je te préviens juste que mon train part à sept heure dix. Oui, c’est ça, mercredi prochain. A tout à l’heure.

Je suis certain qu’elle, elle me l’aurait dit. Quelle heure il est ? Déjà… et ces chaussures qui me font un mal de chien ! J’aurais pas dû en changer. Les autres, je les avais choisies avec elle.

- Non, chéri, je t’assure, celles-ci te vont beaucoup mieux. Les noires te font ressembler à… un pingouin !

- Comment ça, un pingouin ?

J’aime bien son rire. C’est comme le bruissement d’une chute d’eau, immense, chantante, résonnant dans le lointain. Ah ! te voilà, saleté ! Tire-toi ou je te passe par la fenêtre ! Bon, j’ai mes clefs, mes papiers, mes brouillons… J’y vais. MO-TI-VE…

- Bonjour Madame Lemoine, bien dormi ?

- Oh ! vous savez, à mon âge, c’est pas un chien qui m’empêche de dormir.

Je te hais la vieille.

- Je suis désolé, ça ne se reproduira plus. C’est le dernier jour que je le garde. C’est le chien d’une amie. Elle était en voyage et je vais justement la chercher à la gare. Bonne journée, Madame Lemoine.

- Oui, vous aussi.

Tu parles ! Si tu pouvais contaminer tous les puits de la ville pour être sûre de m’empoisonner, tu le ferais !

L’ascenseur fonctionne. Chance. Rez de chaussée. Il n’y a personne pour vider les cendriers dans cet immeuble ou quoi ? Lumière. Tiens, ils n’ont pas encore changé l’ampoule. Ils vont m’entendre au Syndic. A quoi elle leur sert ma cotisation ?

- Vous payez combien de loyer, si c’est pas trop indiscret ? Il est sympa votre appartement.

- Oh beaucoup trop cher ! Tenez, séchez-vous avec cette serviette.

- Je vous remercie. Mais vous savez, il ne fallait pas vous donner toute cette peine, ce n’était rien du tout.

« Tout, tout est fini entre nous… » J’arriverai jamais à me l’enlever de la tête cette foutue chanson. Et dire que c’est elle qui m’a offert l’album…

Ils n’ont pas encore pensé à saler les trottoirs. Si je chope pas la mort avant la gare, j’aurai du bol !

Mais comment faire ? Faut que je prenne le bus, c’est plus prudent. Remarque, je ne suis même pas obligé de lui dire, de parler. Si ça se trouve, un geste suffirait. Si je lui fais la bise, elle comprendra. Mais non ! Je ne vais quand même pas reculer devant mes responsabilités.

- Je suppose que vous devez avoir des sacrés responsabilités dans votre boulot, non ? Hum… il est délicieux, ce saumon ! Rien que pour cette recette, je vous épouserais !

-Vous êtes sérieux ?

- Pour le saumon, non pas du tout, en vérité, il est infect. Mais pour le mariage, oui, tout à fait : je vous connais depuis trois jours, et j’ai déjà renversé mon coca sur vous, vous êtes déjà venue chez moi et je suis déjà en train de dîner chez vous ! Donc, vous voyez, nous avons déjà une idée du pire, il ne nous reste que le meilleur !

Son rire me manquera. Mais je n’ai pas le choix ! Et ça ne sert à rien de se voiler la face ! On a été amis l’espace de trois jours, amants l’espace de deux mois, mais pas amoureux ! Non, ça j’en suis sûr. Sinon, elle m’aurait proposé de partir avec elle. On ne part pas six mois en Nouvelle Zélande sans au moins une fois se demander si son mec peut nous accompagner ! Et pas se contenter de lui écrire moins d’un mail par semaine ! C’est pas Georges qui aurait dit : « Non, y a pas moyen. Le rayonnage t’attend ! » J’aurais été remplacé et j’aurais cherché du travail là-bas pendant ces six mois. C’est simple, la vie : les attaches ne sont que matérielles lorsqu’on aime. Et elle, elle ne m’aimait pas !

- Tu sais, je n’ai dit « je t’aime » que trois fois dans ma vie. La première fois, c’était à mon premier chien, la deuxième à mon deuxième et la troisième à Tibou.

- Je suppose que tu réessayais à chaque fois en te disant qu’une réponse allait venir avec le suivant, c’est ça ?

Et ce bus, il attend le réchauffement de tous les glaciers pour venir en hors-bord ou quoi ?!

- Pardon Monsieur, vous auriez les horaires des bus, s’il vous plaît ?

- Ils ne sont pas affichés ?

Mais je suis crétin ma parole ? Bien sûr qu’ils sont affichés ! Où j’avais la tête ?

- Tu penses à quoi ?

- Oui, bien sûr, je suis bête. Excusez-moi

- A rien.

Quatre minutes à attendre. Je ne vais pas traverser la ville à pieds avec ce verglas. Et lui, pourquoi il revient vers moi ? Il veut encore se foutre de ma gueule ?

- Le suivant ne devrait pas tarder, je pense. Vous avez l’heure ?

C’est quoi ces lunettes ? Ça existe encore ? Il ressemble à Georges, avec ses grosses joues rouges et ses boutons de pue. Encore un alcoolique.

- Il est neuf heures moins sept, Monsieur.

- Merci bien. Vous allez aussi en ville ?

Non, connard, je prends le bus pour aller à Marseille, et y’a un changement à la deuxième à gauche, faut pas que je me plante. Faut que je souris à cet imbécile.

- Oui, et vous ?

- A l’hôpital central, mon fils s’y trouve.

Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi ?

- Je ne peux pas ne pas y aller ! Je te l’ai dit cent fois ! C’est une chance inouïe ! Et c’est rien six mois. Je pars en août, je suis là en janvier.

- Il a fait une tentative de suicide à cause de son amie. Elle l’a quitté.

C’est une conjuration ou quoi ? C’est un envoyé du bon Dieu qui me fait la morale ? Ça ne marchera pas, j’ai pris ma décision.

- Oh… je suis désolé. Comment va-t-il ?

- Les médecins disent qu’il va s’en sortir, que c’était seulement un appel au secours…

- Au secours !

Cette saleté de chien !

- Qu’est-ce qui t’arrive mon chéri ! ?

- C’est ton demeuré de chien ! Il m’a bouffé le mollet !

- Ce n’est rien… Attends, je vais désinfecter et te faire un bandage. Vilain Tibou, c’est très vilain ce que tu as fait. Maman est très en colère, tu seras privé de sortie ce soir. Tu verras Debye demain

Là voilà qui parle à son clébard alors que j’ai la patte en vrac !

- Ah, je crois que voilà notre bus.

Le mieux, c’est que j’essaye de dormir. La gare, c’est le terminus. Oui, vraiment le terminus.

- Monsieur, on est arrivé, faut vous réveiller…

- Maria ?

Tu t’es laissée pousser la barbe ?

- Non, c’est le chauffeur du bus. C’est le terminus.

Se lever. Dur. Mal au crâne. Ah ! Comment je vais lui dire ? Le hall est encore bondé. A croire qu’ils se sont tous donnés le mot ! Alors… Paris, Paris… Voie trois. Allez, MO-TI-VE…

Le train ne devrait plus tarder. Comment je vais faire ? Ne pas l’embrasser, surtout ne pas l’embrasser ! Ou alors juste sur la joue…

II

Les sièges de l’avion étaient plus confortables. Ils auraient pu faire des efforts à la compagnie. Penser à me plaindre en arrivant. Il ne faut pas leur laisser le temps d’en placer une. Qu’est-ce qu’il est haut ce rangement ! Et personne pour m’aider ! Les Néo-zélandais étaient plus chaleureux. La France, pays de vaches et d’égoïstes ! Et lui qui me sourit. Tiens, tu l’as méritée ma grimace ! Au moins, mon chéri, lui, il m’aurait aidée. Je n’aurais eu qu’à le laisser faire, même pas besoin de lui demander. Et Tibou, il va bien ? Dans ses mails, il ne m’en parle pas beaucoup. J’espère que ça va mieux entre eux.

- Vous vous asseyez ici, Mademoiselle ?

- Oui, excusez-moi, j’étais perdue dans mes pensées.

- Nous allons être voisines alors. Je me présente : je m’appelle Odile. Et vous ?

- Maria. Enchantée Odile.

Elle va me déchiqueter les phalanges avec ses grosses bagues. Souris, Maria, faut sourire aux inconnus qui ont l’air gentils. Elle ne m’a rien déchiquetée. Gentille fille.

- Enchantée, Maria. Installons-nous. Vous allez aussi à Nancy ?

- Oui, c’est le terminus.

J’aimerais bien avoir une bague comme la sienne. Elle est pas trop voyante, pas trop large.

- Oh, c’est ma bague de fiançailles. Je l’ai toujours gardée. Comme ça, quand ça ne va pas avec mon mari, je le menace de rompre les fiançailles et de ne pas l’épouser. Ça a le don de l’adoucir et il redevient tout mignon comme quand il me séduisait !

- Vous cherchez à me séduire ? En tout cas, parler de mariage au bout de trois jours, on a vu mieux !

- Je plaisantais, je vous rassure.

- Dommage.

- Pourquoi ?

- Vous êtes fiancée aussi ? J’ai l’impression que ma bague vous fait envie.

Et c’est à ce moment-là que je me suis levée, que j’ai failli faire tomber les assiettes de saumon et que je me suis approchée de lui pour l’embrasser. C’était doux et rocailleux à la fois, comme ces falaises planes de loin et rugueuses au toucher. Il était beau. Et dire que je le revois dans cinq heures ! Oh ! mon amour ! Si tu savais comme tu as pu me manquer !

- Mademoiselle ?

- Oui, excusez-moi, la fatigue. Non, en vérité, c’est en projet. Je compte lui en parler très bientôt.

- Six mois, dans une vie, c’est rien. Tu n’as qu’à te dire, tous les matins en te levant le mot « bientôt ». Il est magique, ce mot. Tu le dis, et le temps te paraît infiniment plus court. Il devient un ami.

- Et l’ennemi, c’ est « trop tard », c’est ça ?

Pourquoi il est si agressif aujourd’hui ? Peut-être parce que je pars demain.

- Toutes mes félicitations, je vous souhaite tous mes vœux de bonheur.

Il ne faut pas dire ça avant, ça porte malheur ! Espèce de… Grrr !… Je vais bien, ne nous énervons pas, je revois mon chéri tout bientôt. Je dors et il est là. Bientôt. Tiens, j’aurais dû acheter le même masque de nuit. Tant pis, je fermerai les yeux. Et je le verrai.

- Excusez-moi, mais je suis très fatiguée et nous n’avons que cinq heures devant nous pour essayer de dormir.

- Oui, excusez-moi, bonne nuit.

J’ai programmé mon réveil ? Oui, je l’ai fait juste avant de monter. Cinq heures et je lui demande. Cinq heures, on peut dire que c’est bientôt ? OUI !!

Allez, Maria, dors. Compter les moutons. Une haie, du pâturage, un soleil, même moche, on s’en fiche, des nuages si je veux, une maison avec une cheminée et des enfants dans le jardin…

- Tu en veux combien des enfants ? Trois ? Quatre ?

- Déjà un, c’est bien non ? Mais pense à Saleté…

- Tibou !

- Oui, Tibou ! Pense à Tibou, il serait jaloux…

Tibou court. Il y a une route qui mène à la maison. Je vais compter les cailloux, c’est mieux que les moutons. Au moins, je suis quitte de recommencer s’il y en a un qui rate le saut. Je veux pas voir d’infirmiers.

- Je te dis d’appeler les urgences ! Ton clébard m’a bouffé l’os !

- Arrête mon chéri, c’est qu’une égratignure. Regarde-le, il est déjà tout triste pour toi…

- Tout triste ! Mon œil ! C’était prémédité, oui ! Je te jure sur la vie de ma mère qu’il passera ses nuits tout seul dans cette salle de bain pour comprendre sa douleur !

Infirmiers, pas bien. Hum… c’est fou comme les nuages deviennent tout flous…

- Mademoiselle ? On est arrivé…

- Hum… C’est toi, mon chéri ?

- Non, c’est Odile. Dépêchez-vous, je vois un jeune homme sur le quai. Il a l’air tout excité à l’idée de vous revoir. Il ne tient plus en place.

Et je lui dis comment ?

III

 

Ils s’approchèrent timidement l’un de l’autre : elle, les bras chargés ; lui, le regard lourd. Simultanément, ils se dirent :

- Je t’aime pas.

- Epouse-moi.

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Place Stanislas, Nancy

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