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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 2

13 Juillet 2017, 12:24pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Dieu m'a donné la foi, Ophélie Winter, 1996

Voici la suite du roman "Arentel et Ménéhould". Comment va-t-on réagir en haut-lieu ?

Chapitre 2 : Deux mille ans et dix-sept minutes

Il faut savoir, notez-le s’il vous plaît, qu’une minute au Ciel équivaut à une année sur Terre. Ainsi, après avoir réfléchi à la façon d’annoncer la nouvelle au Chef, les deux anges accompagnateurs et la maman d’Arentel et Ménéhould mirent douze minutes, soit douze longues années sur Terre, à parvenir au Ciel. Ils pensaient que leur retard allait mener à une enquête interne et ils craignaient pour leur avenir.

Mais le Chef est introuvable. On leur apprend qu’il est parti accueillir lui-même une équipe de VRP assassinés sur Terre. Ces moines exerçant à Tibériade avaient été atrocement mutilés et il venait de lire qu’on n’avait mis en terre que leurs têtes – corps disparus. Il leur ouvre donc ses portes, s’excuse pour les désagréments, et les invite à le suivre dans son bureau, priant pour qu’on ne le dérange sous aucun prétexte. Il a la mine des mauvais jours – son image en prendra encore un coup sur Terre, c’est sûr. Il leur assure aussitôt que leurs assassins iront directement porte de gauche. Sans réponse – ils le fixent sévèrement – il leur fait signer des contrats d’observateurs officiels de sa société (moitié reporters, moitié rapporteurs), afin qu’il soit rapidement informé si des troubles viennent à apparaître. C’est un poste essentiel, assure-t-il, je ne le confie qu’à mes plus proches collaborateurs en qui j’ai une entière confiance. Disons que c’est ma façon à moi de vous demander pardon. Il ouvre lui-même la route vers la porte de droite, où ils s’engouffrent sans un mot. Voilà du bon travail, murmure-t-il. Derrière la porte de gauche, il entend des cris gutturaux, à moins que ce soit des rires – il n’a jamais vraiment bien su. Puis il rejoint son bureau, l’air las.

 

Il y trouve les trois fautifs, tout penauds, mains cachées derrière leurs ailes et tête basse. La « maman » fait un rapide topo de la situation qu’il prend en notes, très pro, sur une fiche bristol, et ils écoutent le verdict, persuadés de devoir pousser la porte de gauche pour quelques temps : « Eh bien ? Qu’est-ce que vous attendez ? Foutez-moi le camp et récupérez-les avant leurs dix-huit ans ! On a perdu assez de temps ! » Ils étaient effectivement partis depuis dix-sept minutes, presque dix-huit, et un drame pourtant évident couvait, mais jamais leur angoisse ne leur avait permis d’être suffisamment sereins pour la concevoir.

En effet, dans la théorie, si un ange passe la dernière seconde de sa dix-huitième année sur Terre, il ne peut alors plus retourner au Ciel et subira son Eternité, ne vieillissant plus, comme s’il était au Ciel, for ever young... sur Terre. Vu le retard accumulé, nous étions tout près d’une catastrophe sans précédent, car, on s’en doute, au bout de ne serait-ce qu’une petite centaine d’années passée sur Terre à ne pas vieillir, Arentel et Ménéhould pourraient, peut-être même malgré eux, fonder une société rivale, au sujet de laquelle nous aurions beau multiplier les OPA et les rumeurs rien n’y ferait : il faudrait se partager le marché du divin. C’était totalement exclu.

C’est ce que comprirent aussitôt les trois anges. Ils retrouvèrent la Terre sans retard, deux jours avant la bascule fatidique dans la dix-neuvième année d’Arentel et Ménéhould. Mais ils ne disposaient pas d’une formation marketing suffisamment poussée pour cerner la seconde motivation du Chef.

Lui, justement, que le Conseil d’Administration divin a « élu », nous verrons dans quelles conditions, voici deux milliers d’années commence à constater que sa stratégie un peu vieillissante (Si tu es gentil, que tu ne tues personne et que tu honores tout le monde, c’est porte de droite, sinon c’est porte de gauche, mais dans tous les cas, c’est pour l’Eternité.) lasse ses collaborateurs et que la possibilité de sa destitution commence à poindre dans certains esprits éclairés. L’urgence d’un coup d’éclat, avant de subir un coup d’Etat, rappelant son autorité et redorant son blason se fait sentir chaque jour un peu plus.

Il dispose d’un contrat béton certes (un CDD de dix mille ans renouvelable, prime à chaque nouveau croyant et voyages gratuits dans le cosmos quand bon lui semble), et il en a tout juste effectué le cinquième, mais il sait que son bilan et sa gestion laissent à désirer et qu’on ne lui pardonnera pas une nouvelle chute substantielle du nombre de croyants. Nombre qui ne cesse de décroître depuis qu’il a laissé six millions de personnes se faire gazer, malgré les récriminations de ses associés, sous prétexte qu’il désirait tenter une nouvelle expérience : laisser une liberté d’agir plus grande. Maintenant le mal est fait et il n’est pas certain d’honorer la totalité de son mandat. Un coup d’éclat, vite !

Lorsqu’il avait émis, voici deux mille ans, face à ses collègues pourtant tout autant honorés que lui de Rome à Athènes, la possibilité d’élire un seul d’entre eux pour fédérer une clientèle plus importante – proposer un seul visage à notre société, plutôt qu’une mosaïque désunie d’actionnaires plus ou moins rivaux, renforcera notre image de marque, n’est-ce pas, avait-il argumenté – il avait fait face à une levée de boucliers. Cependant, avec l’aide de certains collaborateurs qui croyaient en cette politique et espéraient secrètement hériter un jour ou l’autre de sa place, il avait pu envoyer deux anges sur Terre, qui seraient ses représentants VRP, sous couvert d’être ses fils pour gagner en crédibilité. L’un était basané, l’autre blanc, pour assurer un meilleur taux de pénétration dans les différentes régions de la planète. Ils devaient répandre la rumeur selon laquelle il n’y avait plus,  là-haut, qu’un seul bonhomme qui décidait de l’avenir de chacun. Seulement, les deux anges, lors de leur descente sur Terre, se battirent, cherchant eux aussi à prendre seul le pouvoir, et, de retards en guerres, en passant par rumeurs et tracts dénonciateurs, ils réussirent seulement à faire croire qu’ils avaient deux pères distincts. En haut lieu, les collaborateurs formant le Conseil d’Administration divin accueillirent avec le plus de rancœur la trahison originelle, car, face aux événements sur Terre, ils devenaient de facto de simples subalternes, sans réel pouvoir décisionnel (si ce n’est quelques menus cataclysmes), et durent élire à l’unanimité ce Chef qui les avait tous pris de vitesse, à défaut de pouvoir démissionner en bloc, car pour faire quoi, sans autre formation, je vous le demande – au mieux tenancier de maison close ou pourvoyeur de chanvre aux anges accoucheurs.

Les deux VRP, eux, pour s’être battus et avoir cherché à prendre le dessus l’un sur l’autre, furent rétrogradés, dès leur retour au Ciel, au dernier échelon de la hiérarchie angélique. Cela consiste à se retrouver sur Terre et à façonner des baskets à bas prix en Thaïlande, de nos jours, mais, dans le passé, ils pouvaient être amenés, par exemple, à récolter le coton en Alabama, à mourir d’une quelconque épidémie de choléra, après une vie de labeurs et de désillusions, ou même à se faire brûler vifs pour usages excessifs de certains résidus de pouvoirs, mais, dans tous les cas, inexorablement abandonnés de tous. Pour rattraper leurs bêtises, un écriteau, placardé à l’entrée du Ciel, informe désormais chaque nouvel arrivant, qu’il soit blanc, jaune ou noir, qu’il « n’y a qu’un seul chef, ce n’est plus la peine de vous battre, les gars. »

Arentel et Ménéhould arrivent donc à point nommé pour, espère-t-on vivement, arranger des affaires qui partent en sucette depuis deux mille ans tout de même. Afin de mieux connaître ces francs-tireurs involontaires et inespérés, le Chef consulte ses fiches bristols. Des assistants, ayant été condamnés à la porte de gauche pour de sombres histoires de quotas que je ne compris jamais très bien malgré mes investigations, passent en effet leur Eternité à y transcrire le moindre de vos faits et gestes, afin que le Chef ne soit pas dépourvu le jour où vous toquerez, inquiets et tremblants, à son bureau. Tâche ingrate mais qui doit être faite, leur répète le Chef. Dites-vous que vous écrivez, hein les mecs, allez au boulot, clame-t-il souvent en leur tapant dans le dos.

Découvrons d’un œil indiscret passé par-dessus son épaule les principales scènes vécues par Arentel et Ménéhould durant ces dix-huit années moins quelques jours. Mais c’est intéressant, dites donc.

A suivre... jeudi prochain... !!!

Merci pour vos commentaires, encouragements... et partages ! Que ce roman voyage, fasse le tour de la Terre ! Faites-le connaître !

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