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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 1

6 Juillet 2017, 12:55pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Pleure pas petite sirène, Francis Cabrel, Sarbacane, 1989, repris par Lilian Renaud

Voici le premier chapitre d'Arentel et Ménéhould... Bonne lecture !

Première partie : 17 ans et quelques grammes d’étoiles

Chapitre 1 : la naissance

C’était un soir de septembre. Au Ciel, on ne faisait jamais d’échographie (à quoi bon, il n’y avait jamais eu de complications) et personne ne savait que Corn-flakes – c’est un pseudonyme car la maman tient à conserver l’anonymat dans cette histoire – attendait des jumeaux. Ceux-ci, du reste, passèrent l’essentiel de la gestation à dormir, blottis l’un contre l’autre, et n’émirent aucune protestation lors des changements de disque. Des anges, de parfaits petits anges, mais c’est ce qu’ils sont, dans le fond.

On ignore encore aujourd’hui qui est le père. Un petit plaisantin désirant être bien vu en haut lieu et aux mains baladeuses sans doute. Mais peu importe ; il a fait son travail, qu’il en soit ici vivement remercié.

Lorsque les anges en charge du dossier accouchement parvinrent à la Maternité, tout, dès le début, alla de travers : grève des urgentistes, plus de bière au frais dans le distributeur, mais, surtout, retard très préoccupant des habituels fournisseurs de chanvre, retenus, pensa-t-on un instant, dans les locaux des stups, mais non, renseignements pris au Ciel, se ravitaillant, ce jour-là, aux Pays-Bas. On dut donc, en catastrophe, héler un taxi et chercher un nouvel associé. Rapidement déniché, sur les avis éclairés du chauffeur, celui-ci ne fit de cas de ces clients visiblement sous acides – des anges, qu’est-ce que c’est que ces conneries, mais allons bon, fit-il remarquer lorsqu’ils se présentèrent à lui – et l’on reprit la direction de la Maternité, pied au plancher, car, visiblement, ça n’allait plus tarder. On ne paya pas le chauffeur, car le pécule alloué avait semblé suffire au fournisseur lorsqu’on lui demanda ses tarifs, et l’on se contenta de quitter précipitamment l’habitacle enfumé.

Un gréviste fut ensuite réquisitionné – le sachant croyant, on lui dit qu’on passerait l’éponge, là-haut, sur sa vie adultérine s’il daignait ôter ce ridicule bandeau et suivre la « maman » en salle de travail. Il acquiesça, sous les huées de ses confrères assis à même le sol comme une portée de louveteaux affamés, et fut suivi par deux sages-femmes résignées. Pour mieux comprendre la naissance hautement improbable d’Arentel et de Ménéhould et leurs destinées supérieurement étonnantes, arrêtons-nous sur l’une d’entre elles : Thérèse Bouton.

Madame Bouton a, à cette époque, trente-sept ans. Petit bout de femme d’un mètre cinquante-neuf, yeux bruns et chevelure rousse, quelque peu ronde, Thérèse se parfume de lavande, se tartine le visage de crèmes à la con, et se fait manucurer et pédicurer une fois par mois – ça passe le temps. Elle vit dans un village où l’on s’ennuie sec, à soixante-dix kilomètres de la capitale, et tous les jours, comme des milliers de banlieusards, elle doit supporter le toussotement dépressif d’un train vieux, usé et fatigué qui la conduit jusqu’à cette clinique. Très bien notée par sa hiérarchie depuis douze ans qu’elle travaille ici, appréciée de ses collègues, Madame Bouton mène une vie professionnelle stable et heureuse. Elle est mariée depuis cinq ans à un garde forestier qui, semble-t-il, aimerait plus sa forêt que sa femme. Comme elle est fidèle, la malheureuse, et lui stérile, le pauvre, ils n’auront pas d’enfants. Toutefois, sa vie de couple n’est pas triste, pas joyeuse non plus, n’exagérons rien, mais sa vie de couple est, et c’est là l’essentiel. Sa vie sexuelle, elle, demeure stable, parfois trop, sans facétie particulière, sans holà déboussolant, mais elle semble s’en accommoder. Elle fait avec. Peut-être prendra-t-elle un amant d’ici quelques années, si la situation n’évolue pas, mais nous n’en étions pas encore là. Quant à l’idée de n’être jamais mère, elle s’en accommode également, se disant qu’elle aide, chaque jour, d’autres femmes à le devenir.

Lorsqu’elle suit en salle de travail ces personnes habillées en blanc de la tête aux pieds, avec des voiles transparents tombant sur les épaules et une peau diaphane, très grands et très maigres, elle se dit, c’est un fait avéré, qu’ils sont et laids et ridicules. Encore une secte, songe-t-elle. Et regarde comme ils sont jeunes, mais où va-t-on, quelle éducation donne-t-on, et si ce n’est pas honteux, ça, une telle démission de la famille, franchement. Et moi qui n’ai même pas d’enfant, c’est mal foutu tout ça. Elle ignorait, Thérèse, que tous les anges ne dépassent jamais l’âge béni de dix-huit ans. Leur naissance eût-elle remonté à une époque où la grand-mère de ma grand-mère ne suçait pas encore son pouce qu’ils n’eussent pas vieilli d’un seul putain de iota. Ça, madame, c’est honteux. C’est l'un des nombreux avantages liés à la fonction, que voulez-vous. Officiellement en haut lieu, on part du principe que c’est à cet âge-là que l’esprit renonce à ses rêves d’enfant pour devenir adulte, c’est-à-dire cupide, insensible et égoïste, et qu’un ange, eu égard à son statut, ne saurait sombrer dans ce gouffre ; mais, officieusement, il se murmure dans les arcanes décisionnelles que la peau n’est jamais aussi douce, brillante et odorante qu’à cet âge-là, et que cela peut attirer de nouveaux sociétaires.

Le médecin, se fichant pas mal de ces considérations, demande à la maman, un étonnant regard aquilin et un splendide visage asexué, si elle dispose des images de l’échographie ; mais non, voyons. Un brin fâché, il fait glisser ses doigts professionnels sur ce ventre d’une souplesse déconcertante et constate : « Vous attendez deux enfants. »

Les deux anges accompagnateurs se regardent, médusés, et se demandent s’ils auront assez de chanvre. Il faudra faire avec. Ce cas de figure est rarissime, on ne se souvient pas en avoir entendu parler en formation, mais l’on sait qu’il ne faut pas dépasser un laps de temps très court, une minute tout au plus, entre la venue au monde et l’inhalation de chanvre. Il faudra attendre la venue du deuxième ange pour procéder au baptême, car le médecin accoucheur n’approuvera sans doute pas une telle attitude et tout capotera. Nous verrions, mais l’angoisse peut se lire sur le visage blême des deux anges. Ils n’en mènent pas large, à vrai dire, comme le constate Thérèse. Ils jouent avec les franges de leur chemise, comme deux gamins pris en faute. Le médecin ajoute qu’il faudra sans doute procéder à une péridurale. La maman et ses deux accompagnateurs se mettent à rire, bruyamment, et l’on en reste là. La douleur, voyons. Des barjots, pense le médecin, mais bon, ils verront bien.

Puis, très vite, le premier ange apparaît. Sur sa cheville droite, l’accoucheur distingue une écriture appliquée – on a écrit « Ménéhould ». Il n’en croit pas ses yeux, mais doit aussitôt faire face au deuxième enfant. La mère, elle, sifflote, imperturbable. Thérèse et sa consœur se demandent si elles sont en train de rêver et le médecin, lui, est trop occupé à sa tâche pour réagir.

Arrêtons-nous un instant sur cette signature, si vous le voulez bien. C’est une question d’art et d’esprit pratique, ce dont au Ciel on ne manque pas. Voyez-vous, s’il est une règle d’or pour un ange, quelque soit son rôle dans la société, c’est de ne jamais regarder vers le bas, mais toujours vers le haut, dans la direction du Chef, qui, de tout là-haut, diligente toutes les affaires courantes avec un flegme olympien, voire une indifférence offensante. Il est généralement assis à son bureau, interrogeant la presse du jour d’un air dubitatif.

Comme les voies aériennes, saturées, sont construites tout simplement à partir de vieux résidus de cumulonimbus usagés et posées les unes sur les autres, formant ainsi une infinité de niveaux, et que tous les anges doivent les emprunter pour rejoindre leurs bureaux, ils passent le temps à parler avec ceux qui sont au-dessus de leurs ailes. Dispensés de torticolis pour l’Eternité, ils savourent cet avantage à outrance et parlent, parlent, se disent et se contredisent dans le même élan, comme des commères lors de leur tournée des grands Ducs. Seulement, comme chaque ange doit tenir deux conversations en même temps, c’est rapidement devenu un bordel sans nom mais l’on a pour principe de base de ne pas revenir sur les acquis sociaux, que voulez-vous.

On s’est donc vite aperçu qu’il fallait gérer ce flux incessant de paroles et, si possible, l’atténuer. On a calculé que vingt-cinq pour cent des flux échangés consistaient simplement à découvrir l’identité de l’ange qui est au-dessus de soi. Les anges s’apostrophaient jusqu’ici au petit bonheur la chance, pariant sur telle ou telle identité, selon le dessin de la cheville, et ça énervait tout le monde. En effet, pour l’apostrophe, comme chez nous, encore faut-il disposer d’un patronyme, n’est-ce pas, sinon cela devient une cacophonie intolérable pour qui aspire au repos éternel, loin des interpellations sauvages et autres chienlits sonores de nos villes. On a donc eu recours, il y a très longtemps déjà, aux services d’un artiste préhistorique, nostalgique de ses tâches rupestres, afin qu’il peigne le prénom de chaque ange sur sa cheville droite. Au début, il considéra que c’était là comme sa signature, en bas à droite comme sur une toile, mais comme elle était chaque fois renouvelée, naturellement, cette patte devint tout bonnement son Œuvre qu’il n’avait pas le droit de signer. Un artiste maudit sans doute.

Voilà, je parle, je parle et du coup, nous avons manqué la naissance du second enfant, Arentel, et les gendarmes sont déjà là. Rembobinons de quelques instants. Arentel rejoignit donc sa sœur avec exactement soixante-neuf secondes de retard. Ces soixante-neuf secondes, retenez-le dès maintenant, décideront du destin de l’Humanité toute entière. Deux vrais petits anges, répète-t-on dans les travées du Ciel et les couloirs de la Maternité.

Mais lorsque les deux anges préposés au service du chanvre sortirent briquet et marchandise pour réaliser cette opération maintes fois réalisée, des représentants de la Loi humaine, alertés par le chauffeur de taxi qui était indic à ses heures creuses et qui supportait mal les courses impayées, firent leur apparition, dans leur dos et arme au poing. C’était évidemment beaucoup trop, mais il s’agissait de deux jeunes recrues qui avaient voulu se faire mousser ; seulement, un rayon de soleil, né dans un lointain val, les éblouit et ils dégainèrent, craignant pour leur santé. Instinctivement, Thérèse Bouton, voulant protéger les nouveaux-nés, plaqua ses deux mains sur leurs corps tout tremblotants encore, tandis que les trois anges disparaissaient dans une épaisse fumée blanche – bien qu’aucune substance, messieurs les juges, n’eût été allumée. Ils pensaient avoir agi suffisamment rapidement pour entraîner Arentel et Ménéhould dans leur sillage, mais ils n’aperçurent que trop tard cet épiderme humain les touchant. Ils savaient qu’il leur faudrait revenir car le bébé ange ne dispose pas de suffisamment d’énergie pour se dématérialiser seul et rejoindre ses pairs. Il lui faut le soutien d’un aîné, et, si une peau humaine interfère, cela est impossible. C’est comme ça, c’est constitutionnel.

C’était également une grande première : deux anges venaient de naître sans assistance d’aucune fumée. Le Cahier des Charges ne mentionne pas ce cas de figure. Que va-t-il se passer ? Les trois anges commencèrent à tremper leurs ailes, ils avaient peur. Ils empruntèrent de nombreux détours avant de rejoindre le Ciel.

En attendant, dans la salle d’accouchement les armes furent baissées et l’on plaça en couveuse les deux angelots.

Si l’absence de chanvre les condamnait à une banale humanité ou ne changeait en rien leur statut, aucun indice ne permettait de se prononcer. Il faudrait les voir grandir.

Leur apparence physique n’incitait d’ailleurs pas à l’optimisme, car, par mesure de sécurité (on ne sait jamais ce qui peut se passer lors d’un accouchement et les événements d’aujourd’hui donnent raison au père de ce dogme), on ne distribue les ailes et on ne reprend les sexes qu’une fois arrivés au Ciel – et ainsi donc, aucun des légendaires attributs angéliques n’étaient présents chez eux. Cette distribution d’ailes (sous cellophane) se fait après une longue attente, dans des files surpeuplées, et cela peut durer un temps fou s’il y a rupture de stock.

Arentel et Ménéhould possédaient donc chacun un sexe tout ce qu’il y a de plus classique quoique de facture post-moderne, toutefois, si l’on considère une légère tendance à l’exhibition dès la couveuse. A Saint-Cloud, ils passèrent pour des jumeaux standards, hormis cette bizarrerie de posséder leur prénom – imaginait-on à juste titre – tatoué sur une cheville et cette étrange affaire que d’avoir vu disparaître en fumées, pour le coup ce n’est pas qu’une expression, leur mère et ses deux accompagnateurs. Mais bon, la gendarmerie enquête. Ils étaient deux princes abandonnés, ignorant tout de la sublimité de leur sang et de la déférence qu’on leur devait.

Thérèse les veilla jour et nuit, renonçant à ses voyages en train et à ses heures de masturbation discrète aux côtés de son époux endormi. Elle s’était confectionnée un nid à côté des deux couveuses et les observait plus qu’elle ne dormait. Elle tuerait pour pouvoir les adopter, ces deux petits monstres. C’est vrai, pour l’instant, ils n’étaient à personne. De longues semaines défilèrent et, nul ne se manifestant malgré les recherches entreprises par différents services, ils furent enfin à elle et à son mari ; mari qui resta, dès lors, plus souvent à la maison et qui reprit goût aux plaisirs de la chair, faisant même preuve d’une imagination insoupçonnée, d’un zeste de lubricité bienvenue et qui en fut récompensé par des notes artistiques bien supérieures à la moyenne.

 

Si pour une fois sur Terre on s’amusait, au Ciel en revanche on se tourmentait.

A suivre... jeudi prochain !

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