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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 7

17 Août 2017, 13:03pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

L'Orage, Etienne Daho, "Réévolution", 2003

Chapitre 7 : Visite

A Sainte Ménéhould, il fait beau ce matin. Les habitants arpentent des trottoirs trop étroits pour qu’ils s’y croisent. Des draps pendent aux fenêtres, comme toujours sur le point de commettre l’irréparable. Des notes de musique s’échappent de voitures arrêtées au feu rouge et des index tapotent nerveusement sur des carrosseries tachetées d’éclats de bouse de vache ou d’autocollants frontistes, le panachage coexistant harmonieusement.

Au hasard des rues et des boulangeries, émergent des effluves de viennoiserie, mêlées à celles de macarons au chocolat, à moins que ce ne soit du macadam fondu, et d’aisselles affolées de boulangers obèses.

Arentel a la nausée, Ménéhould a les yeux qui brillent. Tu te rends compte, c’est mon prénom, ne cesse-t-elle de répéter. Oui, oui, répond-t-il en fumant des cigarettes scandaleusement surtaxées. On y va, maintenant ? La ballade, si elle a pu l’amuser un temps, commence maintenant à sérieusement le bassiner. Il a un ciel à étudier, lui. Pas de temps à perdre avec un poète mort et enterré. Et pour sentir quoi sur sa tombe d’abord, hein ? se retient-il de hurler aux passants dépressifs. De la poussière, c’est tout. Ce qu’ils ont constaté hier dans cette nature désolée pourrait tout à fait s’expliquer scientifiquement. Il faudrait seulement qu’il y retourne avec le matériel adéquat, point barre.

- Et où elle est encore, elle ?

Il écrase rageusement le dernier tiers de sa blonde et scrute les alentours. Plus de sœur. Une bouffée d’angoisse brute le saisit aux tripes. Sentiment d’abandon du crucifié esseulé. Sans elle, il n’est qu’une moitié, une chanson sans refrain, une équation sans inconnue. Il hait religieusement ces instants où il la croit perdue pour toujours, volatilisée, envolée va savoir où. Il rallume aussitôt une cigarette et en tire une longue bouffée comme pour mieux chasser ces rats qui dévorent ses intestins et y implantent leur colonie.

Mais il la voit maintenant de dos prenant la direction de l’église qui domine la ville comme une goutte d’eau en équilibre sur le dos d’un gros chat dormant. A ce sujet, il est intéressant de remarquer qu’elle ne tombe jamais, cette putain de goutte, quand tu la regardes, comme prise d'un accès de pudeur. Elle reste là, elle te nargue, elle remue du popotin, elle te dit que jamais tu ne la toucheras, elle te sourit, et hop ! quand tu tournes le dos pour aller pisser, elle est partie sans que tu saches ni où, ni pourquoi, ni comment. L’énigme de la goutte qui refuse de tomber devant toi est passionnante, certes, mais reprenons si tu le veux bien.

Parvenue sur le parvis de cette église en rénovation (cernée d’armatures métalliques), Ménéhould est rejointe par son frère dont le soulagement a effacé l’énervouillement. On visite ? fait-elle. Allons-y, nous ne sommes pas perdus.

Des brouettes pleines de terre servent de décoration devant des marches lézardées. Autour, ce sont des tombes, des tombes, toujours des tombes, et encore des tombes. Ça doit être lassant, la mort, remarque Ménéhould. C’est pas original, en plus. S’il y avait quelques immortels tirés au sort, la vie aurait peut-être plus de valeur, non ? Ouais, fait son frère, tu as raison de ne pas fumer, toi. Allez, viens, on va visiter cette MJC du culte.

http://jubilatedeo.j.u.pic.centerblog.net/8h2ojhwc.jpg (église de Sainte-Ménéhould)

Ils pénètrent dans cette église ridée de vitraux et de tableaux abîmés et une fraîcheur ambiante caresse leurs joues rosies. Arentel, pour la première fois de sa prime éternité, est traversé par une chaleur intolérablement incompréhensible. Le frisson ressenti lorsqu’il avait quatorze ans, dans cette église où sa sœur l’avait traîné, n’est en rien comparable : si cela avait été le hors d’œuvre, l’amuse-gueule ou l’apéritif grisant, ceci constitue le plat de résistance copieux accompagné du plus pénétrant des spiritueux. Ménéhould, quant à elle, visite calmement, s’enthousiasme de la courbe d’un sein finement ciselée, et prend quelques notes intérieures en vue de sa prochaine prépa. Ça fait bien longtemps que la religion ne l’émoustille plus, car elle sait que de toute manière on n’est jamais sûr de rien et que mieux vaut s’émerveiller du scintillement des vitraux que de la clarté des textes. Lorsqu’elle jette un coup d’œil à Arentel, celui-ci est dans un coin sombre, béat, presque en lévitation, et si on lui avait distribué ses ailes comme prévu, nul doute qu’il les aurait déployées comme se déploie le roseau au-dessus des eaux.

Ménéhould fait le tour des vitraux, brûle un cierge qu’elle paie le triple du prix fixé, et se retrouve assez rapidement assise sur les marches, les joues entre les paumes, un brin boudeuse. Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Elle patiente en suivant la course lente et dépitée des nuages. Ils ont effectué quelques pas de leur promenade quotidienne dans la cour tristounette et venteuse du Ciel, avant de devoir regagner leurs cellules, lorsqu'enfin Arentel quitte l’église. Il a l’air changé. Tu ne te sens pas bien ? Ne t’occupe pas de ça, allons à Charleville. Vite. Bon.

En silence, ils reprennent la route et cette fois c’est Arentel qui est aux commandes, ayant signifié catégoriquement que cela nous éviterait de nous perdre encore une fois. Oui, mêmes des anges peuvent être sexistes, que voulez-vous, la connerie doit être omniprésente. Ménéhould, dans ces moments où son frère décide de tout sans l’ombre d’une discussion préalable et où il fait sa tête des mauvais jours, préfère lui opposer un souverain mépris. Elle se cale donc sur son siège et regarde par la fenêtre tandis qu’il vitupère contre un déménageur garé en double file. Tel un bouledogue fondamentaliste plantant ses crocs dans le mollet du boucher refusant de lui servir du pur arabica et ne comprenant pas qu’il s’est trompé de porte, Arentel devient extrémiste. Il ne désire maintenant plus seulement passer, mais également maudire toute la lignée du pauvre déménageur qui, précisons-le, présente trente bons kilos de plus que lui. Alors qu’il sort de sa voiture, prêt à en découdre, Ménéhould, elle, claque la portière, déclare qu’elle en a marre de ce frère et qu’elle ira toute seule à Charleville s’il le faut. Alors que le déménageur – un grand basané, à l’air jovial mais que je me garderais bien, pour ma part, de provoquer en duel – agrippe Arentel par les épaules et lui demande s’il y a besoin d’une explication de texte, Ménéhould, totalement indifférente au sort de son jumeau, tend le pouce et relève son pantalon à mi-cuisses. Découvrant cela, Arentel se contente de regarder sévèrement dans les yeux ce téméraire et lorsque les siens deviennent rouges billes, prêts à lancer des éclairs atomiques, le brave homme préfère le lâcher pour regagner son camion en courant. Il démarre en trombe tandis que le client quitte abasourdi son ancien immeuble. Arentel rejoint sa sœur et la tire par le bras, toujours les yeux exorbités, en direction de la voiture. De vieilles passantes s’émeuvent, protègent leur bouche de leurs mains calleuses, et se demandent un instant s’il vaut mieux intervenir ou appeler la police, mais préfèrent attendre les prochaines élections. Y en a vraiment assez de cette insécurité, déclareront-elles aux prochains reporters avides de sondages d’opinion. Vraiment, il faut faire quelque chose. C’est alors qu’Arentel, se retournant pour s’assurer que Ménéhould n’a rien laissé tomber, les découvre, ces trois vieilles tapies à droite derrière une poubelle, et un seul regard fusant de sa part suffit à faire s’enflammer leur cachette de plastique. Elles s’enfuient en levant les bras au ciel. Satanées vieilles folles, incapables d’agir, toujours à vous retrancher derrière la première ordure venue, hurle-t-il tandis qu’elles détalent au coin de la rue.

De nouveau dans la voiture, Arentel s’est calmé et Ménéhould ne dit mot. Lorsqu’il démarre silencieusement, il remarque que des larmes perlent sur les joues de sa sœur.

- Je te demande pardon. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Mais elle ne répond pas, se contentant d’un obscur reniflement. Quel sens donner à ce signe ? Réel désir de réconciliation ou simple réaction physique incontrôlée ? Nous ne le saurons sans doute jamais car, tiens donc, voilà qu’Arentel s’arrête déjà, à peine dix mètres après avoir démarré. Viens, dit-il, je vais te montrer quelque chose que tu n’as pas dû voir tout à l’heure.

A suivre ! A jeudi !

En attendant, un commentaire ou un partage pourront peut-être vous aider à deviner la suite !

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