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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 6

9 Août 2017, 23:38pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Je vole, Louane, reprise de Michel Sardou, "Chambre 12", 2015

Chapitre 6 : Comptes à régler

Dans la même seconde, les trois émissaires toquent à la porte des parents adoptifs. Il est presque neuf heures, il faut passer à l’action avant qu’ils ne partent travailler, dit la mère naturelle de nos deux anges. Mais ils n’ont pas le temps de se faire connaître qu’ils surprennent une scène domestique passionnante. On s’est pressé pour rien, dit l’un des trois, regardez, ils ne bossent pas aujourd’hui. Ah oui, on aurait pu reprendre du café, dommage, il était bon.

La femme fait des reproches à son mari. Passons sur les tenants et les aboutissants de ce drame intime – une rivale inattendue dans l’entourage proche, semble-t-il – et attendons sagement la suite. Elle est plus intéressante car le mari, en cette journée anniversaire, désire dévoiler aux jumeaux leur adoption. Ils seront majeurs ce soir, ma chérie, nous devons leur dire. Non, ce sont mes enfants. Et si leurs vrais parents venaient à entrer en contact avec eux ? Le ton monte, l’histoire de la rivale réapparaît – tu veux me quitter, hein ? Aie les couilles de me le dire au moins ! Un coup est si vite parti dans ce genre d’histoire que les anges préfèrent patienter. Ils ont raison car le calme revenu, l’on se rapproche insensiblement du canapé. Désireux d’échapper à cet échange de pardon toujours un peu lassant, ils toquent enfin. C’est le père, énervouillé, qui vient ouvrir en ronchonnant. C’est ?

- Nous sommes du service des adoptions, nous voudrions nous entretenir avec Arentel et Ménéhould, dit la mère naturelle, sûre d’elle, regard perçant et dossiers sous le bras droit. C’est urgent.

Elle est coiffée en chignon noir strict, porte un pantalon de velours noir ainsi qu’une chemise noire laissant apparaître une pointe érogène susceptible d’entraîner une poussée érectile chez l’observateur avisé. Mais, visiblement, le père est trop inquiet pour. Ses deux acolytes, sorte d’agents secrets divins de la tête aux pieds, se cachent derrière des lunettes de soleil.

Le garde forestier dissimule mal son trouble. Ah, pense-t-il, les emmerdes. Mais entrez, je vous en prie. Qu’est-ce que c’est ? entend-t-on à l’intérieur en même temps que saute un bouton de chemisier. Tiens donc.

On n’offre pas à boire à ces hôtes peu diserts, n’est-ce pas, et on les fait s’asseoir sur le canapé. On s’assied sur les deux fauteuils adjacents, en cuir et merisier, mains fermement plaquées sur des cuisses non moins fermement plaquées, elles, sur le sol. Et l’on déglutit.

- Vous savez, commence-t-on, Arentel et Ménéhould sont parfaitement heureux ici. Avec nous, on veut dire…

On s’entend simplement demander, par la dame en chignon, où sont leurs chambres. Bon, abdique-t-on. C’est ainsi, comprenez-vous, tente d’expliquer un des deux lunettés un brin moins insensible, mais il est aussitôt stoppé dans son élan par les regards appuyés des deux autres – non mais. Bon, abdique-t-il.

Mais les deux chambres sont vides et l’on trouve, en larmes, un mot abandonné sur le lit d’Arentel. On revient vite, ne vous inquiétez pas. Promis, on fait attention en passant la seconde. 

Branle-bas de combat. Les trois anges se regardent médusés. Le plus zélés des deux agents secrets compose immédiatement le numéro de portable du Chef, tourne le dos à ses deux collègues vénères de ne pas le posséder, et on l’observe suivre des indications entrecoupées de hochements de tête dévoués. Il se fait passer un savon pour la note d’hôtel et pour le retard pris dans le traitement de l’affaire – Vous auriez dû m’appeler bien plus tôt ! La porte de gauche vous est toute ouverte ! Bande de bons à rien ! Je ne vous demande même plus de faire des miracles, hein, depuis vos revendications, alors, s’il vous plaît, faites un effort pour les missions spéciales ! – et il se fait raccrocher au nez. Mais le Chef rappelle aussitôt pour dévoiler la destination des fugitifs. Il ne parle pas de l’escale à Sainte Ménéhould car le temps que ses émissaires soient en Champagne-Ardenne, les jumeaux en seront déjà partis, sait-il.

Les parents effondrés et assis voient leurs larmes se mêler sur la couette opale de Ménéhould et former comme des lagons transparents au milieu de l’océan froissé. Ils ne raccompagnent pas les visiteurs mais entendent la femme se plaindre dans les escaliers que ce soit toujours le même qui ait la confiance du Chef. Pourquoi c’est à toi qu’il la file, sa ligne perso ? Depuis deux mille ans que ça dure, ces chouchous, c’est honteux, ajoute-t-elle sans que les auditeurs n’y comprennent goutte.

Dans la voiture (volée à la sortie de l’hôtel, faute de taxi disponible), le bien vu annonce aux deux mécontents qu’ils doivent aller à Charleville, sur la tombe de Rimbaud. Encore et toujours lui, souffle la dissidente, y’en a marre ; à croire qu’il n’y a plus eu de poète après lui. Elle a été la muse, un temps, d’Apollinaire et regrette depuis que son travail ne soit pas plus remarqué. Depuis, « honteux » est le mot que ses lèvres sifflent le plus souvent.

Aucune parole ne sera échangée durant le trajet et l’on se bagarrera à coup de regards perçants à chaque changement de station radio.

Ils regrettèrent de ne pas pouvoir se téléporter. Lors des missions "spéciales", le Chef leur avait retiré cette accréditation pour, disait-il, "passer le plus inaperçu possible". Oui... en attendant, le temps presse.

A suivre... Jeudi prochain !

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