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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 5

3 Août 2017, 11:25am

Publié par Sébastien Bonmarchand

Sur la route, Gérald de Palmas, "Live 2002", 2002.

Deuxième partie : le choix de Ménéhould

Chapitre 5 : "Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées..."

Les trois émissaires du Chef, parvenus dans la localité et ayant réglé le chauffeur de taxi, décident qu’ils n’agiront que le lendemain, après un bon repas et une bonne nuit de sommeil. Il est déjà dix-huit heures, allons boire l’apéro, dit l’un d’eux. Ça me fusille toujours les lombaires, ces trajets en taxi. Les deux autres le suivent et l’on choisit de passer la nuit dans un établissement trois étoiles, le seul de la ville. Ça passera en frais de service, ne vous inquiétez pas, dit l’ange qui avait enfanté des deux jumeaux. Quand même, en ce moment, les finances. T’occupe, profite. Il n’avait qu’à retenir ces deux gendarmes dans un embouteillage lorsque j’ai accouché et il n’y aurait pas eu de problème. C’est lui le Chef, c’est à lui de gérer ces choses-là. Nous, on est tout juste bons à rattraper ses conneries sur le terrain. Oui, pas faux.

L’on en reste là – de toute façon, on sait que les revendications syndicales ne sont jamais entendues – et l’on refrénera, deux heures plus tard, le désir naturel pour un ange d’accomplir un miracle lorsqu’un vieillard sera à deux doigts de s’étouffer avec une arrête de poisson et que le restaurateur appellera une ambulance, totalement paniqué. Pas de vague, les gars, il ne nous manquerait plus que d’ameuter tous les cinglés et les cancéreux du coin. On reste incognitos, c’est la règle. On a vu où ça l’a mené l’autre, hein. On veut faire du bien, on facilite même la nomination d’un Chef incompétent et sur Terre on finit cloué sur une croix comme le dernier des vauriens, argumentera la maman biologique d’Arentel et Ménéhould, alors qu’au Ciel on nous condamne à aller crever dans les goulags chinois. Faut pas être médisant, lui rétorque-t-on tandis que l’ambulance arrive et emporte le patient. C’est comme ça, les autres l’ont élu, faut attendre la fin de son mandat et après on verra bien. Encore huit mille ans, ça vient bon. On ne va pas faire une révolution, pas à notre âge quand même. Bande d’attentistes ! C’est maintenant qu’il faut agir, oui. On ne sait pas ce qu’il nous réserve, ce mec, hein. On ne l’a pas élu, on n’a pas eu le choix, je vous le rappelle – ce n’est pas très démocratique, tout ça. C’était lui ou le dépôt de bilan après les conneries de son bon à rien de fils. Oui bon. Et qu’est-ce que tu veux y faire ? Je ne sais pas, mais déjà, je ne vais pas me presser pour retrouver mes enfants. J’espère qu’ils ont hérité de mon sens de la dissidence.

Un éclair viola alors un ciel sans étoiles et il se mit à pleuvoir à torrents.

- Ah, le Chef t’a entendu, je crois, fait-on savoir à la coupable. Prépare-toi à devoir astiquer les bidets d’une geôle à Cuba.

- M’en fous, rétorque-t-elle, avant de finir sa soupe aux potirons.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/04/Foudre.JPG

Lorsqu’ils retrouvent leurs parents adoptifs, Arentel et Ménéhould, eux, ont envie de les noyer sous des flots d’interrogations. Ils cachent des choses, c’est évident, ou pire, ils mentent. Mais, devant ces deux pairs d’yeux innocentes et fragiles, les deux jumeaux comprennent qu’eux-mêmes n’en savent sans doute guère plus.

Sans aucune autre alternative, ils leurs souhaitent une bonne fin de journée et prennent congé dans leurs chambres. Ils ont demandé eux-mêmes à leurs parents, dès qu’ils furent en âge de parler, d’aménager la pièce libre à côté de leur chambre, arquant du fait que chacun, fût-il jumeau, avait droit à son intimité. Les parents acquiescèrent, étonnés par tant de maturité, et bien vite Ménéhould bénéficia de sa propre chambre, garnies de maisons de poupées et d’étagères pleines de livres, tandis que son frère, à côté, épiait déjà le ciel à l’aide de sa première lunette fabriquée à l’âge de sept ans, d’après des plans de Léonard de Vinci découverts dans l’Encyclopedia Universalis.

Voisines donc, ces chambres sont reliées par un astucieux assemblage de poulies, de tubes résistant à tous les éléments, et de ficelles que chacun peut tirer quand bon lui semble pour communiquer avec sa moitié. Cette construction, vieille de plus de dix ans et solide au-delà de l’entendement, émerge de la fenêtre de chacun, formant ainsi une lézarde dorée semblant rire au milieu du crépit morose de la façade, et achève sa course sur le bureau du voisin. Dans le tube, l’on glisse son message manuscrit et, en actionnant cordes et poids, celui-ci arrive rapidement sous les yeux de son jumeau. L’on est quitte, ainsi, d’investir le territoire de l’autre de manière ostensible et de le déranger toutes les cinq minutes pour des problèmes de physique appliquée, de philosophie ou de contraception – car, oui, nous glisserons sur ce point qui n’apporte rien de plus à notre histoire, mais côté relation d’un soir, ça a commencé à défiler sec, dans ces deux chambres, dès l’âge de quatorze ou quinze ans. Les camarades de classe d’Arentel et Ménéhould connurent pour ainsi dire tout des plaisirs de la chair bien avant d’entrer au lycée. Que voulez-vous, on est génie ou on ne l’est pas – on ne saurait laisser vierge très longtemps un champ de réflexions théoriques et d’applications pratiques aussi passionnant.

Mais la nuit qui nous occupe reste calme et silencieuse. A cinq heures du matin, un courrier parvient sur le bureau d’Arentel alors qu’il était, en pyjama, en train de cartographier une lointaine région du ciel. Il ronchonne car il est sur le point de se coucher. Sa sœur lui demande s’il sait si leurs parents ont fait le plein de la voiture. Evidemment, répond-t-il. DORS, ajoute-t-il dans une seconde missive. Or la jeune femme, toute habillée de noir, toque déjà à sa porte. Habille-toi, dit-elle, on y va. Mais où ? A Charleville, voyons. Nous y serons pour l’ouverture du cimetière si nous partons tout de suite. Et le permis de conduire ? On ne le passe que dans deux jours ! Ne t’occupe pas de ça, ce n’est qu’une formalité dans ce pays. Je viens de lire que huit cent mille personnes conduisent sans permis, alors une de plus ou une de moins, hein franchement. D’accord, je m’habille.

Quelques instants plus tard, une famille de merles ruinée et dépressive, muette dans son nid dont elle n’aura fini de payer les traites que dans trois longues années, aperçoit les deux jumeaux pousser en silence la voiture familiale hors du garage, tous phares éteints. Les trois enfants sortent leur bec du nid pour la suivre du regard jusqu’à l’angle de la rue où elle démarre enfin. La Citroën cale mais redémarre aussitôt pour cracher timidement dans la nuit noire quelques molécules de pétrole brûlé. Imaginant quelque fuite secrète, l’aîné des trois enfants merles demande la permission de sortir. Non, mon fils, tu es désormais le chef de la famille, dit le père avant de se suicider en sautant par la fenêtre imaginaire. La maman merle cache ses yeux derrière ses ailes et l’aîné en profite pour désobéir. Il reviendrait pour les obsèques, sans doute.

C’est Ménéhould qui conduit. L’itinéraire qu’elle a griffonné sur un papier est posé sur les genoux d’Arentel. Il y a trois ou quatre heures de route. On se relaiera quand même, hein dis. Elle tient le volant à dix heures dix, obéissant ainsi aux exigences de son moniteur, et son anxiété est perceptible même dans l’air, sorte de courant d’air froid qui vous brûle la joue. Ah mais non.

- Ferme ta fenêtre, ça pèle, répond son frère avant de lui tourner le dos et de finir sa nuit front contre vitre.

Au bout d’une dizaine de kilomètres, l’aîné des enfants merles croisera une merlette, jupons retroussés dans son nid, un brin aguicheuse, dites donc, les merlettes cette année. Il s’arrêtera boire un thé puis, bien vite, faute de discussions profondes et sous peine d’ennui lénifiant, il prendra le parti d’abandonner sa filature (de toute manière ses ailes criaient grâce) et sans imagination perpétuera l’espèce.

A six heures trente, Ménéhould, elle, s’arrêtera sur une aire de repos et ira traire un café aux mamelles grinçantes d’une Thermos endormie. Elle avait respecté les limitations de vitesse et le code de la route mais, vite lassée, avait dû rouvrir sa fenêtre et augmenter le volume de la radio pour ne pas s’endormir. Rien n’avait perturbé son frère, à moins qu’il fît subrepticement la gueule, on ne sait jamais avec lui. Pas sûr qu’il soutienne cette escapade contre vents et marée. Le premier à rêver de mondes jamais atteints et le dernier à agir. Ménéhould lui chatouille alors le nez, dans cette belle journée naissante, à l’aide d’un bout de la couverture posée sur la banquette arrière. Il dort comme un ange, pense-t-elle : calme, brillant, presque évanescent, comme sur le point de déployer ses ailes pour rejoindre ses camarades et sauter de nuage en nuage. Arentel, Arentel. Tu dors ? Tu veux un peu de café ? Il grogne légèrement, fronce les sourcils sans rouvrir les yeux, et se tourne de l’autre côté. J’espère que tes rêves sont aussi beaux que les miens. Nous n’aurons jamais plus dix-huit ans ce soir.

Ménéhould s’offre une pause d’une bonne heure. Encore deux cents kilomètres et des brouettes de terres en friche. Le réseau autoroutier, après une nuit de diète, recommence comme chaque matin à gonfler son abdomen de fuel et de métal filant. Ménéhould se fond de nouveau dans les artères, parcourt quelques veines saillantes, puis, traversant des tissus de plus en plus fins, finit par se faire expulser en pleine campagne. On a dépassé Epernay et pas moyen de retrouver la direction de Reims.

- On est perdus, Arentel, dit-elle en le secouant de plus en plus fort.

Celui-ci se réveille aussitôt et elle le soupçonne de faire semblant de dormir depuis un bon bout de temps. Elle se retient de le frapper, comme s’il était responsable de ses fautes à elle, et s’entend confirmer que oui, effectivement, entourés de vaches qui s’ennuient, nous sommes perdus. L’on se regarde, hésitants, et Arentel finit par conseiller de continuer tout droit. On verra bien un panneau un jour. J’ai l’impression d’avoir emprunté ce chemin une demi-douzaine de fois, se retient de dire Ménéhould. Tu es passée seulement deux fois sur cette route, ne t’inquiète pas, répond Arentel à voix haute.

- Mon Dieu, Arentel ! On est télépathes !

- Ah oui, tiens. Eh bien, on pourra participer à des émissions de télé et gagner le pactole. Allez, roule. Ton Arthur nous attend.

Garée sur le bas-côté d’une route jumelle à s’y méprendre avec un chemin de terre, la voiture broute un certain temps avant de redémarrer. Télépathes, répète Ménéhould. Tu te rends compte, c’est la première fois que cela nous arrive. C’est extraordinaire. Nous nous connaissons depuis qu’on est nés, c’est tout, rétorque son frère en montant le volume de la radio, signifiant ainsi son refus de pratiquer une quelconque philosophie à peine réveillé.

Un panneau, quelques kilomètres plus loin, indique non pas Reims ni Charleville, mais Sainte Ménéhould. Ça alors. Allons-y, ce sera toujours ça de pris, annonce Arentel.

A suivre... Jeudi prochain !

Un petit commentaire, un partage et Arentel et Ménéhould vous en seront éternellement reconnaissants !

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