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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 4

27 Juillet 2017, 09:42am

Publié par Sébastien Bonmarchand

L'Olivier, Christophe Maé, "Je veux du bonheur" 2013

Chapitre 4 : Rimbolivier

Le troisième et dernier événement relevé par le Chef est tout récent, à peine quelques minutes, et illustre, à lui seul, l’urgence de la situation. Il faut impérativement que les émissaires les retrouvent et les ramènent ici. Le Chef jette un rapide coup d’œil sur Terre et s’aperçoit qu’ils viennent d’arriver. A la Maternité, ils découvrent sans problème l’adresse de Thérèse, simplement en subtilisant son dossier. On est dimanche, elle doit être chez elle avec les jumeaux, c’est parfait. Pendant qu’ils parcourent les soixante-dix kilomètres en taxi, le Chef relit attentivement ce dernier événement en date.

 

Arentel et Ménéhould sont en forêt. La jeune fille, comme souvent, désire embrayer sur leur pomme de discorde habituelle. Mais il faut toujours y aller en douceur, car son frère se braque immédiatement et ç’en est fini de la discussion. Elle commence donc par évoquer son poète préféré : Arthur Rimbaud, né en 1854 à Charleville-Mézières, mort à Marseille en 1891. Une brève bibliographie succède, et Arentel exprime un vif intérêt pour les recherches du jeune homme sur l’Enfer, puis la jeune femme parvient aux conclusions de son exposé dans le silence de la forêt. Un génie, assure-t-elle, assise sur une pierre et l’œil brillant à cette seule évocation, un ange de la littérature. Tu savais qu’il ne s’est converti au Christianisme que lors de son agonie ? Enfin, c’est ce que raconte sa frangine, hein. Ouais, ouais, remarque Arentel, subitement fermé. Ça t’est égal ? Non, mais tu sais, moi, la religion… développe-t-il. On avance ? Le sommet ne doit plus être très loin. Ménéhould demande s’il s’interroge souvent sur cette signature que quelqu’un a griffonnée sur leur cheville. C’est étrange, en effet, fait-il derrière ses verres teintés, au bout d’un certain temps pendant lequel mêmes les oiseaux semblent tendre l’oreille. Je ne sais pas, mais dans le fond je crois que je ne préfère pas savoir. Je me dis que c’est un don comme un autre et qu’on s’en servira peut-être un jour pour va savoir quoi.

- J’ai du mal à te comprendre, mon frère. Toi qui es si curieux d’ordinaire, qui cherches dans le ciel la planète où jamais tu n’iras, tu ne t’interroges pas sur toi, sur nous… Alors que…

- Alors que quoi ?! s’empourpre-t-il. Je sais aussi bien que toi que nous n’avons jamais été malades et que tout ce que les maîtres nous disent nous le savons déjà, mais je suis certain qu’il n’y a aucun mystère là-dedans. Nous sommes veinards, point, et certainement pas des miraculés ou des envoyés de je sais qui ou quoi.

- Et notre accident de deux-roues, qu’en fais-tu ? Les médecins nous ont répété que j’avais le tibia cassé et toi un trauma crânien. Ce n’est pas normal… Je suis certaine que nous avons été… sauvés.

- Eh bien soit, nous avons été sauvés, sourit-il. Par notre chance, ajoute-t-il avant de reprendre sa marche de plus belle.

Chaque année, presque depuis qu’ils savent marcher, deux jours avant leur anniversaire, ils effectuent l’ascension de cette colline au sommet de laquelle l’on trouve les vestiges d’un château fort datant du Moyen-Âge. Ce sont en fait, entourés de sapins, des murs de granit qui soutiennent une plate-forme offrant une vue imprenable sur la vallée et ses maisons minuscules. Un escalier en colimaçon, taillé à même la roche, permet l’accès à cette étendue blanche et stérile où les jumeaux, main dans la main, contemplent allongés le ciel et ses mystères. Cela peut durer des heures, sorte de communion silencieuse avec leurs cousins célestes dont l’une tient l’existence pour possible, pourquoi pas, et l’autre pour une simple hypothèse de travail. Ils observent, sans naturellement jamais avoir mal aux yeux, puis ils repartent, dévalant les pentes et slalomant entre les arbres, comme des skieurs virtuoses. Il peut leur arriver, si la nuit les surprend, de dormir, blottis comme des louveteaux, dans la cavité, la « grotte », qui est sous la roche et où l’on accède par un trou large de moins d’un mètre. A l’intérieur, il fait frais, mais nulle bête ne les y a jamais rejoints, au cours de ces années, et jamais ils n’ont découvert d’autres traces de passages, humaines ou animales, hormis quelques inscriptions gravées, telles que : « Jérôme et Yunna, 16 janvier 20.. ».

Mais aujourd’hui constitue un cru spécial, car dans deux jours ils seront majeurs, adultes, et cette perspective, sans qu’ils puissent dire pourquoi, les tourmente depuis leur naissance. Complexe de Peter Pan classique, noteraient les psychiatres. On ne veut pas grandir, les enfants ? Allons bon, vous n’avez pas le choix, c’est dans les gênes de chacun. On n’y peut rien, vous êtes OBLIGES de GRANDIR, COMPRIS LES ENFANTS ? Chaque jour un peu plus, ils baissent les yeux face à ces inquisiteurs intérieurs, qui les poussent à grands coups de ballai vers le monde des grandes personnes courant, elles, gravement derrière l’argent, le sexe, la drogue ou la mort. Chaque jour un peu plus, ils perdent de leur identité angélique.

Lorsqu’ils parviennent au sommet, après une heure trente d'ascension, Ménéhould s’assied sur les marches, pour profiter de la fraîcheur ambiante, et caresse l’herbe sans la regarder. Elle baisse la tête, pensive, comme endormie.

 

Dix secondes plus tard, Ménéhould s’est redressée. Elle tient l’immortalité moribonde dans sa main droite et lui sourit tristement. Elle se demande comment cette feuille verte sur le dessus et grise sur le dessous, sorte de barque échouée, depuis des siècles, aux pieds de ces marches ayant été foulées par mille pieds conquérants, peut venir mourir comme ça, toute seule, loin de ses racines méridionales. Aucun olivier en vue, aucune olive verte, mûre, ou desséchée, rien qui expliquerait la présence de cette feuille exilée. Feuille à peine jaunie à son extrémité nord. Jaunie comme une perle d’or protégeant l’entrée d’un temple secret.

Ménéhould repose la feuille sur la terre, près d’un arbuste en fin de vie qui observe absent un décor indifférent. Mais, tiens donc, on dirait que les yeux de la jeune fille s’écarquillent. Elle les ouvre de plus en plus, ils sont comme exorbités maintenant. Elle appelle son frère, presque dans un cri apeuré, et celui-ci arrive, prêt à en découdre avec le premier adversaire venu, fût-il un yéti ou un moucheron.

- Mon Dieu, murmure-t-elle.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Viens voir, toi qui les aimes, on va faire une expérience, souffle-t-elle hagarde. Et tu me diras… ce que c’est, si tu le sais.

Elle se saisit à nouveau de la feuille d’olivier et la pose sur une touffe d’herbes jaunies. Ils constatent aussitôt une embellie extraordinaire : la touffe est redevenue verte comme lors de sa prime jeunesse et semble même s’être refaite une emplette.

Fais pareil, ordonne la jeune fille. Arentel n’obéit pas immédiatement, poussé par un désir scientifique de comprendre ce phénomène, et conserve un instant entre ses doigts longilignes cette feuille d’olivier aux pieds, cette fois-ci, d’un vieux sapin solitaire qui attendait la fin de tout, l’air résigné au point de laisser tomber ses épines comme un général ses armes un soir de débâcle.

Il a dû pâtir d’un déficit d’eau, il a fait particulièrement chaud cet été, dit-il, avant d’ajouter que ce serait bientôt fini pour lui, histoire de s’en convaincre lui-même. Mais non. Une à une, les branches du grand muet s’illuminent comme un soir de Noël et semblent voleter dans l’air subjugué comme les franges d’une robe sur la piste aux étoiles. Bientôt, tout là-haut, une pie vient former son nid, un euro dans le bec.

Puis c’est une succession d’interventions frénétiques de la part d’Arentel. Pas possible, ce n’est pas possible ! répète-t-il. Sa sœur doit ainsi le retenir car son émoi est tout près de le faire plonger dans le précipice. Il tombe assis, yeux grands ouverts, et tremble de tous ses membres. Ménéhould, bien que toute à sa joie de disposer d’une certitude autre que la signature ou les radiographies, n’en mène toutefois pas large non plus. L’évidence est la plus cruelle des souffrances.

- C’est effarant, émettent-ils simultanément.

Arentel lance alors la feuille dans le vide, comme on lance une grenade à l’ennemi, et dit, catégorique, que l’expérience n’est pas complète. Il se relève donc et plonge sa main céleste au milieu d’un nid d’orties et de fleurs sauvages pleines d'épines. En une fraction de secondes, les herbes folles et rebelles rendent les armes, signent un armistice sans condition, tandis que leurs généraux faisant jadis s’entremêler épines, crocs et venins capitulent et laissent les clefs du palais à un rosier flamboyant.

Après un très long silence, Arentel regarde Ménéhould dans les yeux et lui demande si elle sait à quelle espèce ils appartiennent, car les humains sont incapables de telles choses. Mais elle ne sait quoi répondre. Nous disposons peut-être de dons pour la psychokinésie ou quelque chose comme ça, je ne sais pas, finit-elle par dire. Et tes croyances d’anges et tout ça ? C’était plus un jeu de ma part, confesse-t-elle. Je… préférais y croire, rêver… Mais là…

Ils redescendent alors la colline sans un mot, comme deux morts-vivants rejoignant leurs tombeaux après une virée arrosée. Oui, ils sont comme ivres. L’ivresse d’une révélation que chacun attendait sans oser y croire.

- Allons à Charleville, décrète soudain Ménéhould. Il doit y avoir là-bas la même puissance que nous venons de rencontrer. Peut-être que sur la tombe de Rimbaud nous comprendrons ce que nous sommes.

- Et pourquoi ?

- Mais je n’en sais rien, moi ! On verra bien ce que l’on ressent. J’ai le sentiment que c’est un ange maudit. Comme nous.

 

Le Chef entre alors dans une colère noire. Cela a pour conséquences, entre autres désagréments ici-bas, un tremblement de terre en Algérie et un génocide en Tchétchènie. Il frappe de son poing immaculé son bureau de marbre. A quelques heures près, sans cette fichue feuille et ce satané Rimbaud, ils auraient perdu leurs rêves d’enfants, basculé dans l’âge adulte, et tout aurait été réglé pour quelques temps. Réflexion faite, peut-être seraient-ils devenus, vers l’âge de cent vingt ans, à force de ne pas vieillir de simples sujets d’étude pour quelques savants rêvant d’immortalité. Maintenant, il faut agir avant qu’ils prennent conscience pour l’Eternité de ce qu’ils sont. Et vite.

http://www.bookine.net/RIMBAUDTIMBRE1.JPG

Il crut alors reconnaître, résonnant infailliblement dans le cosmos, le rire de ce fichu Rimbaud. Tout avait été de travers avec lui. Quelle idée aussi avait-il eu d’assigner une muse à ce jeune paysan ! Elle aurait aussi bien pu passer le temps à déclencher quelques minis tornades, mais non, elle avait insisté pour inspirer un mortel et elle avait, en outre, choisi d’entrouvrir la porte de gauche, histoire de quitter, argumenta-t-elle, un peu ces vieilles rives romantiques qui la lassaient. Du coup, quand il est arrivé ici, en 1891, devant cet autel fabriqué à la va-vite et qui pourtant impressionne toujours les gens normaux, et même placé là aux pieds du Chef qui, déjà, en étudiant le dossier, plissait l’œil, l’air mauvais, eh bien, il a été pris d’un fou rire, tonitruant, a dérobé une paire d’ailes qui traînait dans un coin, sans qu’on n’ait jamais retrouvé le coupable de ce fâcheux oubli, il les a enfilées et il s’est barré dans le cosmos en criant bande de comiques.

Dans tous les cas, en considérant la situation actuelle avec une angoisse croissante, le Chef se dit que visiblement, chanvre ou pas, un ange restait un ange. Comme quoi, même le Cahier des Charges du Ciel contenait des erreurs. Tout fout le camp, se dit le Chef en s’affalant dans son fauteuil. La mine des mauvais jours.

A suivre...Jeudi prochain !

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