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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, chapitre 3

20 Juillet 2017, 16:02pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Adolescente, Bénabar, "La P'tite monnaie", 1997

   Chapitre 3 : l'adolescence

Arentel et Ménéhould sont deux adolescents sans problème majeur. Ils étudient en classe de Terminale, section littéraire pour Ménéhould, scientifique pour Arentel. Ils fêteront leur dix-huitième anniversaire dans deux jours et leurs corps conserveront, retour ou pas, éternellement leur apparence du moment.

Ménéhould est un joli brin de femme, brune coupée court, yeux bleus pétillants, poitrine qui attire un œil qui s’attarde volontiers sur cette silhouette svelte et sportive. Souriante et dynamique, Ménéhould fait honneur à sa lignée. Elle aime la poésie, les arts, pratique le piano et la natation, domaines où elle excelle d’ailleurs, et entretient son penchant à la rêverie amoureuse par la lecture de magazines people. A la rentrée prochaine, mention au bac en poche naturellement, elle intégrera une prépa littéraire. Pour y réussir, elle devra sans doute mettre quelque peu de côté les longueurs et les partitions, mais il faut bien grandir. Après, concernant son futur métier, nous verrions. Peut-être publierait-elle des recueils de poésie, à compte d’auteur, en marge de son activité qui restait, elle, à déterminer.

Arentel, en revanche, fait davantage penser au capitaine dépressif d’un chalutier rentrant bredouille de la pêche de la dernière chance avant saisie des biens et suicide des employés. Bedonnant, regard fuyant sous des verres teintés, il possède les mêmes facilités intellectuelles que sa sœur (il désire à terme étudier l’astronomie), mais entretient un penchant naturel à la dépression, ou plutôt à une certaine forme de réalisme : sachant pertinemment qu’il n’y a pas d’espoir à avoir sur cette Terre de malheur, que la mort, quoiqu’on fasse, est au bout du chemin, il préfère ne pas en cultiver inutilement. Pas d’espoir, pas de regret, logique. C’est guidé par cet esprit logique, rigoureux, que la science le conduit par pur acquis de conscience sur le terrain de la métaphysique. L’esprit peut tout expliquer, il n’y a pas de mystères, pense-t-il, et, donc, chaque soir, il observe le ciel avec le même espoir de découvrir une planète habitée que de dénicher la planque de Dieu.

Sur ce point, naturellement ignorants de leur condition, leurs avis divergent. Leurs « parents », qui ne leur ont dit mot au sujet de leur adoption et, jouant parfaitement leur rôle, ont préféré ne pas les baptiser, leur laissant le choix du grossiste. Imposer, en effet, n’est pas dans leur nature et nous devons les saluer vivement pour cet état d’esprit trop peu présent. Ménéhould croit cependant « qu’il existe quelque chose quelque part mais ne pas quoi ni où. » Il en fut ainsi jusqu’au jour où, quand ils avaient seize ans, passant par hasard devant, ils pénétrèrent dans une église lors d’un office. Arentel, de son côté, se demandait pourquoi choisir une religion, alors qu’il en existe plusieurs, de même qu’au rayon couches-culottes, nous disposons d’un panel riche et varié, et préférait donc ne croire en rien. Cela l’intéressait assez peu finalement ; il préférait la brillance des étoiles, le souffle des comètes et le silence de la lune, aux questionnements sans fin parce que, pensait-il, sans corrigé possible. Mais, lors de cette cérémonie où Ménéhould le traîna, il fut traversé d’une telle chaleur, jamais ressentie, que sa conviction devint identique à celle de sa sœur : oui, il existe quelque chose quelque part et, dès lors, il observa le ciel encore plus attentivement. En sortant de l’église, la position de Ménéhould n’avait pas évolué, tout juste avait-elle trouvé une marque qui lui donnait entière satisfaction.

Durant cet office, ils crurent, in petto, reconnaître quelques noms, comme ceux de lointains oncles jamais rencontrés et dont on a ouï dire, mais n’en parlèrent pas. Cousins avec le bon dieu, voyons.

Ayant lu ces premiers éléments de présentation, le Chef, un brin lassé, parcourt le reste du document dans ses grandes lignes et en retient trois scènes intéressantes.

La première se joua lorsque nos deux anges étaient encore à l’école primaire. L’on venait de recevoir, pour la classe, une reproduction de la partie la plus célèbre du tableau de Raphaël "La Madone Sixtine" : ces deux visages d’angelots, ailes dans le dos, abandonnant leur sublime tête à la contemplation de l’éternité aux creux de leurs paumes et semblant s’emmerder à crever. Le maître plaça le cadre, de trente centimètres sur quarante, sur une étagère à la droite d’Arentel et Ménéhould, puis, bien vite, la géométrie accapara les jeunes esprits, volant la vedette à la lithographie. Seuls les deux exilés du Ciel contemplèrent l’œuvre. Ils tentèrent, comme des millions d’humains avant eux, de prolonger le regard des deux angelots et d’imaginer sur quel mystère se fixait leur attention. Ils remarquèrent, sans se le dire, une certaine dissension entre ces deux points de fuite, parallèles et complémentaires, comme si un millimètre à la fois infinitésimal et monumental les séparait et avait décidé que chacun percevrait le Paradis de la manière dont il le désirerait.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/12/Raphael-cherubini.jpg

C’est ce qu’ils pensèrent pour leur première seconde d’observation, se disant que l’artiste avait capté cet instant où même les anges décident de leur idéal, comme si, finalement, rien n’était écrit d’avance et que l’avenir, quoiqu’il arrive, dépendait de nos rêves. Puis, l’instant suivant, ils se rendirent à la pensée commune et Arentel fut le premier à le verbaliser : « C’est dingue ce qu’ils ont l’air de s’ennuyer, ces deux-là. »

- Ah, dit le Maître, ça, évidemment, c’est tout le problème. 

Arentel et Ménéhould se tournèrent inquiets vers le professeur, mais furent aussitôt rassurés : il ne répondait pas à leur interrogation secrète, pas plus qu’il ne les réprimandait, ne les ayant pas entendus, mais constatait que, dans la vie de tous les jours, en effet, l’on ne se sert que très rarement d’un triangle, fût-il isocèle voire équilatérale. Mention fut faite qu’ils rirent et la note sur le bristol prenait fin.

Un spectateur avisé aurait à ce moment précis, selon la rumeur, surpris un sourire entendu perler sur les lèvres du Chef, comme s’il reconnaissait effectivement l’existence d’un certain ennui au Ciel. Rien n’est cependant moins sûr et ce témoin, avide semble-t-il de scandales en tous genres, n’est pas à mes yeux suffisamment crédible, mais cet avis n’engage que moi.

 

Le deuxième épisode relevé par le Chef eut lieu lors de leur quatorzième année. Leurs parents venaient de leur offrir un deux-roues motorisé et, pour leur première sortie, ils percutèrent un terre-plein central faute d'une maîtrise suffisante du bolide. Le choc fut suffisamment violent pour qu’on les conduisît tous deux inconscients à l'hôpital le plus proche. Mais à l’arrivée du médecin dans la salle d’examen, ils étaient déjà debout, prêts à repartir, ne sachant pas très bien ce qu’ils faisaient là. Pourtant les radios passées lorsqu’ils étaient encore inconscients révélaient certes quelques fractures légères, nécessitant toutefois la pose d’un plâtre pour le tibia droit de Ménéhould, mais aussi et surtout un traumatisme crânien sévère pour Arentel, avec épanchement sanguin et tout le tintouin préparatoire aux discours de circonstance que le médecin était déjà tout disposé à servir aux parents. Ainsi, lorsqu'il les vit ainsi éveillés, souriants même, il crut en une erreur de ses services mais son assistante, blême et tremblante, dut reconnaître qu’il s’agissait bien là des deux accidentés. On parvint à les retenir, le temps de tirer les choses au clair, et l’on convoqua leurs parents, d’abord angoissés puis vite tranquillisés. Le médecin leur expliqua la situation, seul dans son bureau car son assistante avait demandé à quitter plus tôt son service, ne se sentant plus très bien, et il reconnut qu’il n’y comprenait goutte. Comment cela était-il possible ? se demanda-t-on une petite dizaine de minutes. Puis, l’heure avançant, l’on convint d’en rester là. C’est un mystère et merci bien mais ne revenez plus, s’il vous plaît. En chemin, les parents adoptifs se firent la remarque que leurs enfants n’étaient encore jamais seulement tombés malades. Rien, pas même un rhume, ni l’ombre d’une égratignure lorsqu’ils chutaient en vélo. Rien. Mais pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ?

Ce soir-là, Thérèse expliqua plus en détails, à un époux désemparé, les circonstances de la naissance des deux jumeaux. Paroles qu’elle avait souvent retardées et répétées devant la glace. Oui, il y avait quelque chose d’étrange, conclut-on. Et puis ces « signatures », hein, alors sur ce point-là l’on donnait volontiers, arcades sourcilières tordues par la réflexion intensive, sa langue au chat et à toute la SPA.

Puis, se ressaisissant, l’on pensa un instant aller quérir l’assistance éclairée d’un prêtre ou d’un scientifique, car il semblait y avoir là quelques éléments de nature indéterminée, à même de faire frire leur matière grise sur le grille du questionnement sans réponse possible, mais l’on préféra demander son avis à Google, moteur de recherches, comme chacun sait, omnipotent et omniscient ; lui, au moins, posséderait-il peut-être, dans sa base de données, quelque autre événement approchant. L’on tapa les prénoms, tout d’abord, et l’on fut aiguillé, pour Ménéhould, vers la fuite de Varennes, et, pour Arentel vers un cours d’eau vosgien. Vint ensuite « guérison », l’on dénicha alors quelques marabouts promettant la vie éternelle. L’on persévéra avec « jamais malade », mais l’on dénicha quelques thèses de médecine incompréhensibles. En se couchant, l’on fit l’amour un peu plus longtemps et passionnément que d’ordinaire, comme si l’on voulait battre des records, mais surtout pour se convaincre qu’il y avait en ce monde des événements certes insondables mais non moins possibles.

Au Ciel, et il s’agit là d’un fait avéré par de nombreux anges que j’ai pu retrouver par la suite, comme nous le verrons, le Chef rit à gorge déployée, faisant trembler les bases de ses palais et danser les molécules de cumulonimbus. Evidemment, tel le dictateur chinois qui contrôle ses camps de concentration, le Chef contrôle toutes les informations existantes sur Google et consorts. Enfin… jusqu’à ce qu’Arentel et Ménéhould fassent parler d’eux sur Terre, évidemment.

Si Thérèse avait l’idée, par exemple, de seulement créer un forum pour parler de « ses » enfants, il y aurait sans doute une activité incontrôlable, les médias s’intéresseraient à ce petit réseau du Net qui grandirait de jour en jour, d’autres témoignages, sait-on jamais, apparaîtraient, et le Chef aurait beau s’entourer de faxes et de lignes téléphoniques supplémentaires pour répondre aux angoisses de ses collaborateurs, ses employés seraient en droit de réclamer des explications au sujet de ces deux anges exilés… oui, ce serait une crise sans précédent. Les illuminés du passé, qui prétendaient avoir croisé tel ou tel cadre de la société se promenant sur Terre, passeraient certainement, en comparaison, pour de simples anecdotes de bureau. On envisagerait peut-être, dans les très hautes sphères du pouvoir, mais nous n’en étions heureusement pas là, des démissions voire des licenciements en masse et tout l’organigramme serait à redessiner. Cependant Thérèse, comme le Chef court le vérifier sur sa fiche bristol, ne sachant pas ce qu’est un forum de discussions, retarde les échéances. Ouf.

Encore huit mille ans à tenir. Avec Internet, se dit le Chef, ça va être dur. Il s’éponge le front et lit le troisième événement significatif de la jeune vie des jumeaux. Oh sacré nom de Dieu, hurle-t-il dans l’Immensité où les anges courent se réfugier.

A suivre... jeudi prochain !

En attendant, un commentaire ou un partage fait toujours plaisir !

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