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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Arentel et Ménéhould, avant-propos

29 Juin 2017, 17:16pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Le Parking des anges, Marc Lavoine, 1986

Je propose aux rares lecteurs de ce blog de lire, à raison d'un chapitre par semaine, mon roman intitulé :

 

Arentel et Ménéhould,

légataires universels

(roman)

 

« Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Eternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil. »

 

Arthur Rimbaud

 

 

Avant-propos

 

Derniers humains, anges rescapés, ou future génération qui viendrez de je ne sais où, si ces lignes vous parviennent, si les flots qui m’encerclent les charrient jusqu’à vous, prenez le temps de les lire. L’histoire d’Arentel et Ménéhould, deux anges devenus mortels, débute à la fin du siècle passé, à une époque où nous pensions que nous pouvions encore changer les choses, où nous avions encore l’espoir de posséder un droit de regard sur notre destinée. Elle se termine ce matin, face à ces vagues qui vont m’engloutir et qui vont laisser mon manuscrit à sa course solitaire et aléatoire (pardon si je ne suis plus très lisible, la mine de mon crayon est minuscule). Peut-être ces lignes se briseront-elles sur les récifs et peut-être le récit de l’existence d’Arentel et Ménéhould demeurera-t-il inconnu, mais il fallait l’écrire et… en sourire car à quoi bon se lamenter. Tout a une fin, ici-bas comme là-haut (si vous vous souvenez, lecteur du futur, des anciennes croyances en un Dieu miséricordieux – ah la bonne blague).

 

Tous les anges naissaient jadis à la Maternité de Saint-Cloud, Hauts-de-Seine, France, Terre, et puis hop on perd leur trace dans l’éther. Il est de rigueur de parler à l’imparfait pour toute une série de raisons que vous comprendrez bien assez tôt.

La procédure était simple, bien huilée et, avant Arentel et Ménéhould, on ne recense aucune embrouille. La routine divine quoi.

A tout seigneur tout honneur, commençons par la conception. Généralement, elle se faisait lors de beuveries organisées par le Cercle des amis du Chef – cinq arcs-en-ciel constituaient le droit d’entrée, c’est honnête – et de ces soirées arrosées d’ambroisie pour les plus vieux, de lithium pour les âges médians et de Sprite pour les plus jeunes, quelques anges ressortaient alourdis de quelques molécules nouvelles. Tous les anges, hermaphrodites de nature, étaient fécondables. Sur Terre, on perd son temps en parades savantes et on coïte comme des sauvages, entre deux serments mensongers, avant de plier bagages en se posant mille questions ; au Ciel, c’était un jeu, la marelle locale si vous voulez. On regardait sa proie, on lui souriait, elle souriait en retour derrière les bulles de son verre en cristal, puis, à la vitesse de l’éclair, on apposait une main sur son petit ventre blanc et c’était parti pour la nouvelle génération d’anges. C’était d’ailleurs, plus qu’un jeu, un véritable défi marketing de la part d’anges VIP. Ils étaient employés par des branches annexes de la société divine désirant œuvrer en solo (des sectes essentiellement) et invités pour maintenir une bonne atmosphère de travail dans le Ciel. Ils espéraient vaguement poser, ainsi, quelques problèmes d’intendance et en profiter pour récupérer quelques âmes égarées. Mais le responsable des ressources angéliques, depuis le temps, s’était habitué à gérer ces absences et tout cela, finalement, amusait plus la galerie qu’autre chose.

Puis vient le temps de la gestation. Evitons le terme « grossesse » car il ne s’agit pas là d’êtres humains, mais de quelque chose d’évanescent, de l’ordre du concept, donc autant l’animaliser, ce quelque chose, le désacraliser, pour, l’espace d’une ligne d’écriture, avoir l’impression fugace de le dominer. Cette gestation, donc, dure quelques semaines pendant lesquelles les « mamans » sont choyées par des blouses qui passent et repassent dans de vastes pièces éclairées de pourpre, d’orangé et de mauve. Leurs narines, quasi transparentes, sont traversées par des effluves, diffusées en alternance dans les conduis d’aération, de safran, de rose et de jasmin. Sans cesse allongées, elles écoutent en boucle des madrigaux de différentes époques, des musiques de chambre de Brahms, des concertos de Rachmaninov ou des chansonnettes de Lorie, chanteuse qui sévissait à l’époque de la naissance de nos deux anges. Bref, c’est l’Enfer pendant neuf semaines.

L’heure H venue, on les conduit discrètement, par navette spéciale, à la Maternité de Saint-Cloud, donc, où l’on est équipé depuis peu pour l’accouchement des anges. Il faut en effet faire inhaler au nouveau-né des vapeurs de chanvre, ou d’une quelconque plante rendant l’esprit léger, et ce dès sa première respiration, pour éviter qu’il perde sa divinité et devienne humain – du moins dans la théorie issue du Cahier des Charges du Ciel. Dans tous les cas, comme ces plantes ne poussent pas (encore) au Ciel – pourtant on a essayé – on a recours à des sociétés extérieures.

Avant de découvrir le chanvre et les allées de Saint-Cloud, l’absinthe et les quartiers artistes, surtout au 19ème siècle, étaient très en vogue, mais, il est vrai, n’offraient que des résultats stressants car tous les anges, à qui l’on avait par ailleurs bien des difficultés à faire boire quoi ce fût dès leur première seconde de vie, se mettaient à déclamer partout dans le Ciel ; les siècles précédents, l’on courrait la planète à la recherche de certaines plantes secrètes, mais sans grand résultat, et ce devint plus un moyen, pour certains cadres biens vus, de voyager soi-disant pour affaires. A coup sûr, cette Maternité fut une grande découverte. Placement stable, profit certain.

On y convoquait quelque pourvoyeur parisien – appartenant à des réseaux qu’on fidélisait en promettant une place à la droite du Chef, vous savez – et on repartait aussitôt, en se dématérialisant, tout simplement. L’affaire ne durait pas même dix secondes, à peine le temps de poster deux lettres si vous voulez (à l’époque jadis où l’on pouvait encore vivre correctement, mais bon, c’est du passé tout ça) et se déroulait sans complication vitale car les anges étaient alors immortels et ne ressentaient pas la douleur, dois-je le rappeler. Ça faisait quelques générations que cela durait, sans un hiatus, et les médecins accoucheurs ne conservaient aucune trace mémorielle de ces naissances, car on prenait soin de tous les réinitialiser en gommant ces faits. Mais, craignant quelque séquelle suite à ce traitement, sans toutefois en être certain, on préférait ne pas toucher à la mémoire des pourvoyeurs, qui, fissa, quittaient les lieux argent en poche, car leurs neurones, à la base, ne sont pas spécialement épargnés par les effets d’autres actions tirées de leur portefeuilles – et puis ils ne seraient pas crédibles s’ils venaient à témoigner du deal, n’est-ce pas : bref, c’est d’un grand professionnalisme tout ça.

Puis vinrent Arentel et Ménéhould. Chiens dans le jeu de quilles divin. Eléphants dans le magasin de porcelaine angélique. Mouches dans la soupe de l’Eternité. Loups dans la bergerie du Ciel. En un mot, je ne vous dis pas la pagaille.

J’ai enquêté, conduit des interviews dans les milieux autorisés, souvent au risque de ma vie, traqué la vérité que des instances haut placées auraient bien aimé étouffer ; j’ai reconstitué les événements, méticuleusement, parfois enjolivé ou accéléré certaines années, rarement mis de côtés les scènes trop dérangeantes, et, toujours, je suis resté fidèle à une vérité première et essentielle : Arentel et Ménéhould sont de dignes enfants du siècle. Récit.

(A suivre... jeudi prochain !)

En attendant, merci pour vos commentaires, partages et abonnement à mon blog !

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