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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Qu'est-ce que la poésie à mes yeux ?

18 Mai 2017, 22:24pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Qu'est-ce que la poésie à mes yeux ?

Soirée poésie du 12 mai 2017 à la maison de Verlaine

I) Qui suis-je ?

Né en 1982, professeur de français, marié, un enfant.

J'écris depuis mes 13 ans. Poésie, théâtre, roman, nouvelles, contes.

En 2008, j'ai fait le choix de publier mes textes en ligne plutôt que les laisser dans mes cartons et harceler les éditeurs pour essuyer leur refus. Le blog est un moyen gratuit, rapide et efficace de présenter ce que je fais. Directement du producteur au consommateur.

L'audience reste confidentielle mais l'essentiel est d'écrire.

J'espère vos commentaires pour avancer et progresser.

 

II) Qu'est-ce que la poésie à mes yeux ?

 

La poésie est tout, partout, pour et par tout. Et surtout, sur tout le reste.

 

J'ai décidé, ce soir, de m'aventurer sur un chemin critique, dans tous les sens du terme : Tenter de définir la poésie, ma poésie.

 

D'autres, avant moi, comme Jean-Michel Maulpoix, ont voulu répondre à cette question, comme si l'on pouvait circonscrire aux murs des phrases une entité aussi volatile et insoumise que la poésie.

Pour Maulpoix, «[...] le poète [est] celui qui reste en éveil dans le temps, plus attentif que tout autre à ce qui passe et change, et désireux de retrouver ce qui demeure à travers le passage même du temps qui n’est jamais pour lui un milieu impur, mais un espace sensible où toute forme de vie se montre à la fois précieuse et menacée. »

 

Oui, figer l'instant, le clouer au sol, le prier de ne plus me quitter et de laisser aux autres le temps de le découvrir dans une de ses singularités qui m'a frappé. Sorte de captation inespérée du paquet de pâtes sur le tapis roulant à la caisse du supermarché. Faire de l'instant une éternité.

Mais que posséderait donc cet instant, perdu dans la multitude, englouti dans l'univers de mes secondes, qui mériterait de faire de lui un voyageur temporel naviguant, bon an mal an, jusqu'au cœur d'enfants pas encore nés ?

 

Pour moi, l'essentiel est l'étonnement. Le quotidien a cela de lénifiant qu'on le prédit, qu'on le dessine, qu'on le planifie. Il est, dans nos vies, « la lithographie merdique » des décors de Jean Echenoz devant lesquels on passe et que l'on ne voit même plus.

Le langage connaît la même routine, le même manque de peps, les mêmes routes et les mêmes voies navigables tant de fois utilisées. Le cerveau humain n'a pas besoin d'écouter la seconde moitié de la phrase pour déjà connaître la réponse qu'il va fournir. Parfois même celle qu'il recevra en retour.

 

L'étonnement déserte la vie humaine dès que notre œil courbe l'échine devant l'injonction des réalités, dès qu'il se résigne à seulement voir ce qu'il est formaté à voir.

Pour ma part, lorsque j'écris, j'ai en tête une image volée à la réalité et je me demande non pas ce qu'est cette image, mais ce qu'elle pourrait être.

Ainsi, une de mes premières images poétiques m'est apparu en classe, lorsque j'étais jeune élève. En regardant par la fenêtre, une journée de tempête, je me suis fait cette remarque que ces cimes d'arbres qui tanguaient et effrayaient mes camarades, finalement, pouvaient être simplement des pinceaux que la terre, lasse de nos cours, agitait frénétiquement pour peindre le ciel et l'horizon. Cela m'a fait rire.

 

Récemment, j'ai écrit un conte pour ma fille en réactualisant ce premier souvenir poétique. Il s'intitule « La Petite fille aux crayons »

 

Plus généralement, la poésie est à mes yeux l'îlot du refuge, le minuscule caillou flottant miraculeusement, contre toute réalité physique, dans un océan en colère. Océan dont l'unique dessein semble être de couler définitivement ce récalcitrant passager clandestin.

Je tiens en équilibre sur lui et écris ce que sa minuscule voix me dicte en hurlant ou susurrant.

Être l'objet d'un insensé impossible a ceci de grisant qu'il vous ôte tout désir de comprendre.

Mes nuits ressemblent en ce sens à une écriture continue. La puissance onirique qui me frappe alors contamine, envahit, féconde, la réalité physique de ma chambre et les personnages s'animent, les sensations sont décuplées et je visite, contraint et forcé, un entre-deux où la poésie, ma poésie, comme un trop-plein, se déverse sans barrières. On appelle cela la « parasomnie ». J'en ai fait un poème.

 

La journée, vous vivez votre vie entre crochets, vous rapprochant chaque seconde un peu plus du second qui clôturera votre ennui. Parfois, vous aimez et vous pensez faire imploser ces crochets. Rarement l'étonnement vous touche. Lorsque cela arrive, une nuée de mystérieux volatiles semble vous traverser le cœur, ils vous ouvrent une route dont vous n'auriez jamais soupçonné l'existence.

 

Seuls les poètes, les créatifs, explorent cette route. Certains font même des allers-retours fréquents, y saluant des copains, visitant, buvant un verre et revenant l'esprit empli de secrets que seule la création peut aider à traduire.

Beaucoup optent pour un aller sans retour et sont appelés fous par le commun qui, ébloui, a reculé aussitôt, sans même savoir qu'un chemin s'ouvrait à lui, et s'en est remis fissa à ce quotidien qui le rassure autant qu'il le brise. Aussitôt, en réponse à cette intrusion sauvage, on reconstruit encore plus haut et épais le mur qui s'est une seconde fissuré.

 

En vérité, dès que cet éblouissement vous a frappé, il ne vous quitte plus. C'est comme un coup de foudre, l'alpha d'une histoire d'amour.

Le but ultime est de transmettre au lecteur cette histoire d'amour, comme j'ai pu le constater lorsque j'étais étudiant : lors d'une exposition de poèmes, j'ai surpris une étudiante pleurer devant l'un de mes textes. Elle m'a avoué que ce texte consacré à mon grand-père possédait les mots qu'elle aurait aimé attribuer au sien.

Cette expérience m'a fait comprendre combien il était important de transmettre du positif poétique au lecteur, être le poète-pélican de Musset, comme j'ai essayé de le faire dans « Nuage fripon » :

 

Musset : Allégorie du Pélican

 

LA MUSE


 

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les séraphins noirs t'ont faite au fond du cœur;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang


 

Extrait de La Nuit de Mai, 1835

Si, maintenant, j'interroge ma relation personnelle avec l'écriture, je me souviens que la première fois que j'ai écrit, j'ai été surpris, comme ôté à la terre, soulevé par une main invisible et invité à voler sans ailes. Le temps a littéralement fondu et lorsque le soir est arrivé, à la fin de l'écriture de ma première nouvelle, je me croyais encore le midi.

 

Progressivement, j'ai appris à parler à cette compagne qui, patiente ou exaltée, me dicte ce que je dois écrire. Je la fais patienter et lorsque je la rejoins, elle est intarissable. Elle seule connaît la destination et j'accepte de la suivre, souvent sans même parvenir à lire les panneaux de signalisation. Nous roulons, elle au volant, à parler, parler, parler.... et moi à prendre en notes, à mettre en forme, un peu comme un journaliste qui interroge une starlette. Lorsque nous arrivons, elle descend de voiture, part à pied dans la nuit et je reprends le volant vers une vie où elle saura toujours me trouver.

 

Et lorsqu'elle me trouve, comment cela se passe-t-il ?

Je suis celui qui déroule le fil qu'elle me tend. Tout part d'un micro événement, pour ne pas écrire d'un non-événement de la vie quotidienne, et le fil de ces minutes qui défilent, vaines et stériles, soudain se colore d'une aura insoupçonnable. L'instant va être poétisé. C'est comme une décharge électrique au fond de mon cerveau qui m'avertit qu'un texte va m'être livré. La mélodie, le rythme des phrases et des vers, tout se met en place. Je n'ai qu'à réceptionner le texte, tout chaud, parfois même je ne saurai le comprendre qu'une fois qu'il sera achevé.

Rares sont les moments où j'intellectualise les mots qui germent sous mes yeux.

Que j'écrive un conte ou un poème, la démarche est la même. L'origine est futile et l'aboutissement inconnu.

 

Par exemple, il y a quelques années, alors que je rangeais des lettres en plastique dans leur sachet, l'idée m'est venue d'en faire parler une, la première, le A.

Plus récemment, une plume en équilibre sur une branche m'a fait me dire que le poète était lui aussi en équilibre entre deux mondes. Sait-il ?

 

La nature m'inspire beaucoup, comme ce saule pleureur a comme emprunté les bras rassurants d'un grand-père consolateur. Dans les mêmes temps, je racontais à ma fille quand venait l'heure de se coucher et qu'il faisait déjà nuit, que le soleil avait lui aussi mis son pyjama et pris son biberon...

Evidemment, l'écriture poétique ne trouve pas sa source que dans la nature, ou plutôt elle se nourrit aussi et surtout au sein de la plus belle et la plus parfaite de ses créature : la Femme.

Chaque femme, chaque parcelle de femme, contient sans le savoir toute la poésie passée, présente et future. En elles, et notamment la première d'entre elles, ma muse, mon épouse devenue Koala au gré de mes poèmes, je trouve malgré elles et malgré moi l'étincelle qui me fera soit écrire à leur sujet, soit écrire tout court.

Reprenons, par exemple, le célèbre poème de Verlaine, « Mon Rêve familier ». Il se fait le porte-parole de cet état d'hébétude dans lequel parfois la Femme me plonge et laisse couler le robinet de mon inspiration.

 

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 

Pour ma part, Koala est l'alpha et l'oméga de toute écriture. Elle insuffle un air frais dans mes vers, un air qui chasse la froidure du spleen baudelairien qui, sans elle, planterait sans vergogne son « drapeau noir ».

 

Koala apporte la lumière aux appartements que je visite en écrivant.

Koala aère les pièces des théâtres.

Koala repousse les murs de mon imagination.

Koala frappe à la porte de ma sensibilité et dépose un bouquet d'espoir si je ne réponds pas.

Chaque nuit, Koala corrige avec amour les fautes que font mes rêves.

Chaque matin, Koala soufflette mes cauchemars par la fenêtre.

Chaque midi, Koala nourrit mon appétit d'amour.

Chaque soir, Koala sourit à ma journée comme à un nouveau-né.

 

C'est pour tout cela que j'ai écrit ce poème dès notre rencontre : A celle qui se reconnaîtra.

Outre la Nature et les Femmes, je puise aussi mon inspiration poétique dans l'actualité du monde.

Par exemple, suite aux catastrophes écologiques de 2010, j'ai écrit Un néant suspendu par un pied.


 

A mon sens, le Poète ne doit pas être coupé du monde et exclusivement tourné vers son monde intérieur. Il a un rôle à jouer dans la société. Ses sens décodent la réalité et sa musique crée un nouveau code à destination de ceux que le monde écrase par son mystère.

La poésie est tout, partout, pour et par tout. Et surtout, sur tout le reste.

 

III) Et quid de l'écriture romanesque ?

     

    Contes et nouvelles répondent à la même urgence à créer que celle connue pour l'écriture des poèmes, comme s'il s'agissait d'assouvir un besoin primaire. Leur brièveté commune et leur esquisse d'un monde à découvrir, stimulent ma créativité, excitent mes idées et, surtout, m'éloignent de l'ennui que causerait chez moi la fréquentation d'une œuvre trop longue. Une idée apparaît et j'essaie de dérouler un fil narratif qui permettra de construire une trame.

     

    Lorsqu'il s'agit d'une écriture plus longue, comme un roman, ma compagne semble beaucoup moins disponible et les mots, les phrases, les paragraphes, les pages... prennent des allures de longs dimanches privés de soleil.

    Du reste, lors de mes écrits romanesques, je me suis rendu compte que l’écriture poétique n’était jamais bien loin. Il est nécessaire et vital d’ajouter le grain de surprise, l’image qui évoquera plus qu’elle ne racontera.

    Sans cela, il s’agit d’énumérer une suite d’événements plus ou moins attendus, de donner à voir des vies et à offrir au lecteur l’eau qu’il réclame pour étancher sa soif de « savoir la suite ».

    Cependant, malgré cette inappétence pour le récit long, j’aimerais écrire un roman historique portant sur une rafle de la Seconde Guerre Mondiale. Non pas simplement pour faire se succéder les événements et leur dramaturgie croissante mais pour insérer de la poésie dans le chaos et la destruction, rendre aux martyrs une part de l’humanité qui leur a été volée, tout en m'appuyant sur une vérité historique précise et vérifiée.

     

    Ce projet me tient à cœur et me semble suffisamment porteur pour donner à mon écriture romanesque le souffle qui lui manque.

     

    Il ne s’agirait plus, comme je l’ai fait il y a longtemps, d’insérer des poèmes dans la narration, mais bien d’enrichir celle-ci d’une respiration poétique : faire sentir la fraîcheur matinale sur la peau encore endormie des enfants raflés, faire voir la brillance des mitraillettes, faire s’entrechoquer les ordres et les gémissements. Me faufiler au cœur de l'instant, le rendre unique, l'éterniser de la même manière qu'un poème rend nouvelle l'image banale et quotidienne d'une plume qui tombe.

    Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire que je m’entraîne tout d’abord en écrivant une nouvelle qui reprendra peu ou prou les mêmes thèmes, voire qui serait l'introduction du roman. J’aimerais m’intéresser au regard d’un enfant qui voit en son maître d’école une figure de résistant. On ne devra pas pouvoir déterminer avec certitude si les doutes de l'enfant sont fondés ou non.

    Mais cela, c'est le futur.

    Et il a cela de formidable qu'il peut être modelé, façonné, par notre présent.

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