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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

A Rebours

3 Mai 2017, 14:47pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

A Rebours

A Rebours

HUIT heures du matin. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, enfile ses chaussons. Comme tous les jours, il rejoint la cuisine, équipée, où sa maman, Maria, lui a préparé son petit déjeuner. Nous sommes le premier janvier 2001, tout va bien. Comme chaque soir, la famille s’est couchée à 22h30, juste après le film. Minuit n’était qu’un passage obligé, comme chaque année. Noé regarde la pendule suspendue au dessus de la télévision où l’on voit Grozny en ruines. Tiens, les aiguilles tournent à l’envers, il est sept heures cinquante-huit. Maman est étonnée mais sourit. Comme d’habitude.

 

DIX heures du matin. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, enfile ses chaussons. Comme tous les jours, il rejoint l’espace de la cuisine, sombre, installé dans la cave, où sa maman, Maria, lui a préparé son petit déjeuner. Nous sommes le premier janvier 1941, tout ne va pas bien. Comme chaque soir, la famille s’est couchée à 21 heures, couvre-feu oblige, sans faire de bruit. Minuit n’était qu’un passage bien triste, obligé, comme depuis deux ans. Noé regarde la pendule suspendue au dessus de la TSF éteinte, à côté du chandelier. Tiens, les aiguilles tournent à l’envers, il est neuf heures cinquante-huit. Maman est étonnée mais ne sourit pas. Comme d’habitude.

 

DOUZE heures. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, enfile ses chaussons. Comme tous les jours, il rejoint la cuisine, froide, où sa maman, Maria, lui a préparé son petit déjeuner. Nous sommes le premier janvier 1871, tout ne va pas bien. Les récoltes ont été mauvaises et c’est l’état de siège à Paris. La famine guette. Comme chaque soir, la famille s’est couchée à 23 heures, après la dernière prière. Minuit n’étant qu’un minuit parmi tant d’autres. Noé regarde la montre-bracelet, trouvée sur un soldat mort et accrochée au mur. Tiens, les aiguilles tournent à l’envers, il est onze heure cinquante-huit. Maman est étonnée et caresse les cheveux de Noé. Comme d’habitude.

 

QUATORZE heures. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, pose les pieds par terre. Comme tous les jours, il rejoint la cuisine, poussiéreuse, où sa maman, Maria, a dû lui préparer son petit déjeuner. Nous sommes le premier janvier 1791, tout va mal. Robespierre est là, tyran des tyrans ; le Roi est en prison. Les chevaux et les hommes sont affamés. Comme chaque soir, la famille s’est couchée après le repas, médiocre. Minuit n’ayant représenté qu’une minute parmi mille quatre cent quarante. Noé regarde la montre volée dans la maison de l’ancien notaire qui a fui en Angleterre. Elle est belle, suspendue au dessus d’une table, où, jadis, l’on déposait les corbeilles de fruits. Tiens, les aiguilles tournent à l’envers, il est treize heures cinquante-huit. Maman n’est pas là. Les soldats l’ont peut-être conduite à l’échafaud. Comme d’habitude.

 

SEIZE heures. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, enfile sa tunique. Comme tous les jours, il rejoint sans faire de bruit la cuisine, petite, où sa maman doit lui avoir préparé son petit déjeuner. Nous sommes le premier janvier 971, tout pourrait aller mieux. Si les champs n’avaient pas été pillés et papa massacré. Comme chaque soir, la famille s’est couchée de bonne heure. Minuit n’a pas sonné, l’église a brûlé il y a six mois et n’a pas été reconstruite. Le champ l’attend, il faut qu’il se dépêche. Noé regarde le soleil. Tiens, il va pour se lever.

 

DIX-HUIT heures. Noé, sept ans, ouvre les yeux. Il se met sur son séant, s’étire, enfile ses sandales. Comme tous les jours, il quitte sa paillasse et court rejoindre les catacombes où l’on a besoin de lui pour enterrer en cachette les corps des Chrétiens, tués la veille. Il mangera peut-être quelque chose plus tard. Noé regarde le ciel. Tiens, il n’y a plus de soleil, tout est gris.

 

VINGT heures. Noé sept ans, ouvre les yeux. Il est tout engourdi ce soir. Il vient de faire un drôle de rêve. Toutes les époques que le maître lui a présentées depuis le début de l’année ont foulé son esprit à la vitesse de l’éclair et il est tout heureux d’être libéré de ce vertige historique. Il quitte le salon, où il ne s’est assoupi, pourtant, que quelques minutes, et rejoint la cuisine. C’est bientôt l’heure de dîner. Les restes de hier devraient faire l’affaire. Il appelle sa maman, Maria, mais personne ne répond. Tiens, il y a un canard. Ça doit être un cadeau. Tiens, il y a une oie. Qu’est-ce qu’ils veulent que j’en fasse ? Il pousse la porte d’entrée et… tout est noir devant lui. Le pommier a disparu, le champ où poussent les coquelicots aussi. Il n’y a rien, plus rien, si ce n’est ce radeau, sa Maison, qui semble perdu au milieu de la nuit et de la mer. Il entend les vagues frapper la coque. « Maman ! » crie-t-il. Mais c’est inutile. Seul un écho sans fin lui répond car le Temps est fini et que tout recommence, lui dit une voix intérieure.

27 novembre 2002

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