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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Histoire d'amour en 5 touches : touche 5

4 Février 2017, 02:03am

Publié par Sébastien Bonmarchand

Femme qui pleure, Picasso, 1937

Femme qui pleure, Picasso, 1937

V) Le Goût

La Malle heureuse

I

La musique s’est tue, les robes sont pliées

Dans les cartons noircis, dans le fond du grenier.

Les traits de l’horloge en leur sourire figé

Peignent les temps anciens suspendus par les pieds.

Au milieu de sa toile, au milieu des lumières,

La tisseuse araignée respire la poussière

En son halo ambré que la persienne flambe.

Une malle oubliée, recouverte des jambes

D’un pantin, et son Œil mystérieux et frêle,

Cachent des souvenirs et des jeunesses bleus.

Elle est désormais vieille et de ses ritournelles

N’a que les grincements de ses essieux trop vieux.

Plus personne aujourd’hui ne visite en rêvant

Ses secrets enfouis, personne sauf la rouille

En ses baisers de fer qui bâillonnent les Temps.

Parfois, c’est un oiseau qui s’assoit et la souille.

Aux objets encombrants destinée, elle ira

Petitement fière et grandement malade,

Entrouvrir son grand bec et déverser aux rats

L’image des amants que depuis leur ballade,

Il y a si longtemps, comme une mer tueuse,

Elle tient prisonnière en son ventre de glaise.

Les heures, les années, passablement heureuses,

Ont passé, mais sait-on ce que le couple à l’aise

Sur le cliché est devenu ? Et leurs serments ?

Et leurs regards ? Et leurs rêves ? Et leur amour ?

Elle semblait heureuse et lui si confiant !

Cachée sous de vieux draps pour l’éternel séjour,

L’image dans la mort vivra ce que la vie

Refusa aux amants : l’union désunie.

Car l’Amour en ce monde ou fictive ou réelle,

Ailes de carnassiers, dévore ses dentelles

Premières et verse aux cœurs ses doux venins.

Les amants ou l’image, hier ou aujourd’hui,

Sur leurs chemins d’hiver, se débattront en vain

Car s’imposent toujours les larmes et les cris.

Mais les Hommes toujours prévenus et toujours

Vaincus, ploient sous le poids d’un mot rieur : Espoir.

Devenus vieillards, très proches du Grand Jour,

Les anciens amoureux se souviendront du soir

Où ce parfum de paille à leurs cheveux s’unit,

Lorsque après le cliché ils blanchirent la nuit.

Amers et séparés, ils mourront solitaires,

Se demandant où dort l’image de misère.

 

C’est ce que déduit l’Œil de la malle endormie.

 

Il parcourut la nuit de son faisceau magique

Et chantant et dansant éveilla Onirie

Que seul l’Artiste, ami d’invisible portiques,

Voit et crée sous la nue. Alors, dans le grenier

Laissé à l’abandon, miroirs, robes et paniers

Percés, tout reprit vie et premières couleurs.

Ils savent recréer tout sauf le temps perdu.

Aujourd’hui, les amants sont loin, faits de maigreurs,

Sans doute aveugles, sourds… Se seraient-ils pendus

Après s’être éloignés ?A l’espoir vain succède

La calme réflexion. Œil hésite et déclare

Au décor animé : « Nous devons sans retard

Apporter cette image avant qu’elle ne cède

Aux sirènes des morts, enterrant ses visages

Dans la boue de l’Oubli. L’Amour de son art fourbe

A vaincu les amants – c’est tout ce qu’envisage

La terrible logique en sa terrible courbe.

Ils vivent séparés ne sachant que penser

L’un à l’autre toujours, mais trop fiers pour le dire.

Cette image est le lien que nous devons créer.

Notre essai ira soit au meilleur soit au pire. »

II

C’est un atelier calme où le seul bruissement

Du pinceau sur la toile interdit le silence.

Les couleurs roucoulent sur leur palette dense,

Impatientes de choir sur la robe ou le blanc.

En ce sombre peignoir, l’obscurité se traîne.

Seul un filet doré, des fenêtres sous chaînes

Exhalé, pénètre tel un buisson ardent

Pénétra le désert du voyageur béni,

La chambre parfumée d’opale et de safran

Du peintre abandonné. L’œil violacé de gris,

Il revoit cette femme aux regards faméliques

D’amour et de couleurs que jadis il aima.

Il revoit cette nuit où la paille et ses bras,

Sous les coupoles d’or d’étoiles angéliques,

Soudèrent à sa main les souvenirs qu’il peint.

Il revoit ces cheveux bouclés où il faisait

S’endormir ses baisers. Il les voit tous éteints.

Il revoit cette peau sous l’arbre qu’ils aimaient

Et s’étendre et sourire et respirer et luire,

Ourlée de l’orangée du crépuscule ami ;

Mais il revoit surtout l’implacable infini

De son Œil-Océan d’où le Beau n’ose fuir,

Comme un timide enfant n’osera dans les yeux

Regarder un prêtre qu’il prendra pour un dieu ;

L’implacable infini recouvert des éclats

De la mer et du chant mystérieux du ciel ;

L’implacable infini qu’à comprendre il lutta

Et qu’aujourd’hui vaincu il plonge dans le miel

Du cliché artistique au regard si trompeur.

Il avait, exilé de l’amour et du monde,

Peint durant des années, des saisons et des heures,

Ce visage adoré, tantôt porté par l’onde,

Tantôt esquissé nu, sans reflet, sans magie,

Au verso de la nappe, au recto de la feuille,

Jusqu’à redevenir cette image jaunie

Qui siégeait au grenier des idées, sur le seuil.

Elle avait voleté sur l’épaule d’un grain,

Dans la malle oubliée, sans réussir à dire

A l’artiste pris dans sa toile et son chagrin :

« Ami, ta Muse est là ! Enfermée à maudire,

Enfermée à gémir, elle se mord les flancs

Mais tu resteras sourd et ta porte fermée ! »

Car sa punition pour n’avoir su aimer

Etait d’être éloignée pour toujours de l’instant

Créateur. Le tableau aujourd’hui achevé

Restera sa prison pour toute éternité.

Les jambes lourdes et les yeux éteints, l’artiste

Devenu vieillard, en un sourire triste,

Se rendit au grenier comme vers l’échafaud,

Ouvrit la vieille malle – y jeta son tableau.

Tout alentour, le silence bruissait nerveux ;

Quand la tête chuta, tout se tut nébuleux.

III

Puis Œil qui l’accueillit fit trembler le grenier.

Chacun courba l’échine et de ses gestes las

Eteignit son écran, retrouvant son état

De robes, de paniers et de miroirs muets.

Ils étaient parvenus à le faire créer,

Mais jamais n’ont placé sous sa plume un pardon.

Il revit cette image et revit cet été

Où la femme adorée, dans un champ de coton,

Les cheveux enflammés et la bouche écumante,

Avait ouvert Pandore et sa malédiction.

Le peintre alors enfant, frappé par Cupidon,

Devint adulte, ouvert à ses larmes sifflantes.

Pour avoir espéré le guérir de ses maux,

La malle et le cliché en vaines processions

Élevèrent ses yeux vers le Noble et le Beau,

Mais la réelle absence empailla ses démons.

IV

Les saisons ont fané. Un à un, ses enfants

Sont partis voyager, vieillir et mourir.

Elle demeure seule, au milieu de murs blancs

Et repense à sa vie, sans oser se le dire.

Sa peau est un canyon et son œil jadis bleu

Océan le ruisseau où jamais ne se baigne

La douce lumière olivâtre des cieux.

Son sourire a jeté l’ancre au loin. Ses doigts peignent

Les traits de l’image qu’elle pensait perdue

Et regrette aujourd’hui ses errements d’hier.

Bientôt, l’on bouclera sur sa tête la bière

Et seule, abandonnée, caressant l’étendue

Des yeux, elle sera Maîtresse du Silence.

Elle attend impatiente et sur l’onde s’élance

Quand portée par l’image ancienne, elle pleure.

Sa maison se résume à une seule pièce,

Où l’horloge arrêtée lui renvoie sa jeunesse,

Où les murs poussiéreux éternisent les heures,

Où les miettes toujours refusent d’être mie.

Et la vieille sénile en valses détraquées

Promène ses soupirs, malmène son esprit.

Ses souvenirs à quai la noient à la jetée.

La campagne a été diluée par la mer,

Mais la voix de l’homme résonne dans l’Ether :

« La mer a disparu

poissons séchés sous l’algue

et bateaux retournés

le marin ombragé

sous ta tente fendue

que j’étais

joignait terre et océan

en soupirs continus

dernier homme du port

il va

aujourd’hui

le marbre à l’âme

le corail aux semelles

et l’Oubli au regard

et chante :

« Va et perds-toi lagune

étrangère et lointaine. »

et l’ombre qui me noie

cadenasse mes pas

quand sous la vague

je dors. »

 

La lune enrubannée d’orage et se safran

Observe la vielle dans sa grange vermeille

Et languir et flétrir en croquant l’origan,

Lorsqu’en valsant, elle revoit ses nuits de veille

Aux bras de ses amants… Et le jour qui se lève

La surprend, comme l’arbre oublié de sa sève,

Se balancer au bout d’un fil comme un soleil

Noir

 

A ses pieds desséchés, le lecteur trouvera

Un journal où l’image à son cœur arrimée

D'un avis de décès anime et fait trembler.

De s’être vue si belle en art, elle étouffa.

V

Et les crocs de la benne accueillirent la malle.

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JC 04/02/2017 09:07

Un très beau poème, sur le passage du temps, et plus encore sur l'oubli, mais un oubli coloré d'une nostalgie poignante, celle d'un autrefois qui vit encore, triste pourtant, dans le ventre de la malle.

Sébastien Bonmarchand 12/04/2017 01:36

Oui, tu as très bien lu ce poème-conclusion. Le goût est celui puissant des regrets et des vies non vécues. Peut-on imaginer d'autres fins à toute histoire d'amour ?