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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Histoire d'amour en 5 touches : touche 4 (première partie)

28 Octobre 2016, 00:25am

Publié par Sébastien Bonmarchand

Histoire d'amour en 5 touches : touche 4 (première partie)

IV) le toucher

Première partie

Cher journal,

Encore un jour de passé. Mais le premier de ma nouvelle vie. Je l'ai touchée. Sa peau a touché la mienne. Comme ça. Un accident. Parfois, un accident vous laisse paralysé ; celui-ci m'a électrisé. Pourrait-elle lancer des décharges... malgré elle ? Son parfum, son si délicat parfum, a-t-il pu traverser mes pores comme un éclair et atteindre ma chair au plus profond d'elle-même ?

Ce soir, assis sur cette chaise usée, devant ce volet fermé, à l'écoute des crépitements du téléviseur qui ont endormi mes parents au salon, je ne quitte des yeux ce minuscule îlot de ma propre peau qui, au milieu de mon corps plat comme l'océan, a été touché par un index céleste. Et si un émissaire de mon autre main s'y posait ? La foudre me reviendrait-elle ? Non, je n'ose pas. Ce serait risquer la désillusion. La vie s'en chargera de toute façon, je le sais. Autant conserver intact ce ridicule millimètre carré volé à la voûte des cieux qui, ce matin, a daigné me toucher.

Mais... si lui reste, si cette preuve physique demeure sur ma main, qu'en sera-t-il de ma mémoire ? Les années n'effaceront-elles pas en moi cet instant, cette nanoseconde de rien du tout, comme elles ont effacé jusqu'aux ultimes vestiges de tant et tant de civilisations ? Non ! Pitié ! journal que j'égarerai en déménageant, pages vierges que ma rage déchirera, lignes bleues que les années blanchiront, encre qui séchera tôt ou tard, pitié, conservez vous-aussi pour un instant infini les ruines de ce présent !

 

A peine arrivés en maths, ce matin, nous avons eu droit à un délire paranoïaque du prof. Il a semblé convaincu que le seul objectif de nos vies était de pourrir la sienne. Il a donc décidé d'une grande redistribution des places attribuées à chacun, comme si déplacer un problème le réglait. J'ai dû, sans joie ni amertume, participer à cette nouvelle photographie mentale que s'imposait un matheux dépassé. La petite tache que je prenais dans son champ de vision, au fond à gauche de sa salle, où j'avais réussi à me faire oublier, a traversé la diagonale du vide pour se retrouver devant à droite, côté fenêtre. Juste devant le bureau. Petite tache devenue grande.

Puis l'impensable s'est produit.

Elle a été désignée pour être ma voisine, côté couloir, comme prête à s'envoler. La prononciation de son prénom a sonné comme le bruit sec d'une lame qui tranche une tête.

Elle s'est approchée, m'a souri j'imagine (en vérité, je ne sais pas, ma tête refusait de bouger dans un sens ou un autre et mon regard se pâmait face au bureau hors d'âge). Elle a sorti ses affaires. Le cours a commencé. Les dérivées, encore et toujours.

Notre professeur a soupiré en comptant ceux qui parmi nous avaient oublié leur calculatrice et j'ai craint une nouvelle crise de paranoïa. Mais il n'en a rien été. Il nous a dit qu'un jour, à l'agence pour l'emploi, nous oublierions un entretien, un document ou même de nous inscrire et que nous comprendrions ses soupirs. Quelques rires crispés ont fusé puis la réalité s'est abattue sur nous : seuls ceux possédant leur matériel pouvaient poursuivre le cours. Les autres étaient condamnés à lever les yeux au plafond avec l'unique ambition d'y confectionner un nid de cartouches d'encre. Je m'apprêtais à prendre place dans la charrette des suppliciés mais ma voisine m'en a extirpé en me proposant, d'un geste emprunt d'indifférence, de partager sa calculatrice.

 

J'ai pris note de la règle, tacite et naturelle, juste édictée par ce geste suant de rienabranlisme : nous utiliserions cet objet aussi vert que froid à tour de rôle.

Les premières utilisations se sont faites sans accroc puis... mon esprit a vu en mon bras une tangente et dans le sien une courbe. Jamais les dérivées n'ont été si belles, si lumineuses ; jamais les droites que notre professeur s'appliquait à tracer avec ses antiques outils n'ont été si proches des Maisons à l'Estaque de Braque ou des vitraux messins de Villon. Les mathématiques se dévoilaient sensuelles et pudiques comme nos mains, nos doigts, nos épidermes, nos cellules, qui se découvraient, se saluaient, se rapprochaient, s'aimaient.

 

J'étais tendu comme une corde à linge entre deux immeubles toscans. Un rayon de soleil pouvait me faire fondre et disparaître. Elle, ignorante et sublime, ondulait, louvoyait, comme un félin qui m'aurait toléré sur son territoire mais dont la griffe acérée menaçait sans cesse.

Puis le temps s'est figé, témoin muet des faits. Sa peau...

 

Cher journal, je te reprends. Je me suis endormi tout à l'heure sur ce moment crucial. Oui, nous nous sommes touchés. La griffe a touché la corde à linge. La tangente la courbe. Sa tiédeur ma chaleur. Tout en une parcelle ridicule de temps a changé. C'était donc cela le coup de foudre. Son regard un carton d'invitation, son parfum une laisse, sa voix un enchantement, sa peau le couperet.

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JC 28/10/2016 08:55

Te voici rimbaldien le temps d’une écriture, cherchant à préserver à jamais la sensation transitoire, l’effleurement d’un instant dans une cage d’éternité, et sublimer la froide réalité mathématique en une poésie de l’amour. Rival quant à moi du temps, je l’attendais depuis un moment, cette touche 4…

Sébastien Bonmarchand 30/10/2016 16:23

Merci, tu as tout dit... Rimbaud est un modèle et je tenais à essayer de montrer ce que des cours de mathématiques pouvaient avoir de poétique. Mais, attention, la deuxième partie, pour l'instant en gestation intra crânienne risque de créer un sacré écart poétique !