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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Histoire d'amour en 5 touches : touche 1

12 Septembre 2016, 22:03pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Histoire d'amour en 5 touches : touche 1

I) la vue

L'été venait de quitter ses tuniques légères. Sans regret, le ciel passait du bleu au gris, tandis que les grillons avaient déjà livré leurs dernières compositions aux humains résignés : oui, les vacances étaient finies.

Dans la cour, le sol zébré de crevasses absorbait le trépignements de nos pieds joints. Nous formions des serpentins de chair qui attendions de pénétrer dans la gueule du monstre. Face à nous, le surveillant général et ses deux couteaux luisants qui semblaient se poser sur chacun de nous et sonder nos caractères à la recherche de nos incartades futures. Ils nous cadenassaient et nous empêchaient de nous observer les uns les autres. A peine quelques visages reconnus suivis de quelques œillades destinées à renouveler pour une année scolaire les amitiés éternelles de l'adolescence.
J'ignorais que, cette année-là, l'année de mes seize ans, c'était la passion la plus éphémère et la plus longue que je devais rencontrer, celle qui vous enlace comme le souffle doux des nénuphars et vous défigure comme la griffe de l'hiver.

A l'appel de notre classe, nous avançâmes en file indienne avec en point de mire ce crucifix au-dessus de cette porte gigantesque qui évoquait tant une potence. Dans nos yeux embués, aussitôt, ne se refléta plus que la brillance de nos chaussures neuves ou, pour les moins résignés, le pli parfait de nos pantalons fraîchement repassés.

Spectres moutonniers et boutonneux, nous franchîmes le seuil patiné de l'auguste institution qui, pour nous, n'avait d'autre ambition que de nous muer en bacheliers.

La fraîcheur accumulée entre ces murs épais nous gifla. Oui, les vacances étaient finies.

Regroupés en peloton, nous pénétrâmes alors dans une antique salle de réception, aux murs en pierres jaune pisse, aux rideaux bleu roi tombant en torsades sur une kyrielle de dalles pailletées de bosses et de trous, telles une voie romaine redécouverte. Premiers de cordée, nous restâmes debout, au fond à gauche, obligés d'attendre en silence l'entrée des autres sections.

Celles-ci ne tardèrent pas à suivre nos pas gourds. Le crépitement régulier de ces semelles et de ces talons au bout de jambes tremblantes évoquait tant la pluie que le champ de bataille. Nous devions être perdus quelque part entre ces deux gouffres amers.

Puis une diagonale se forma entre elle et moi. Ce fut l'aurore d'un jour nouveau, le « la » d'une mélopée qui ne cessa de faire danser les particules de mon être, mon Pompéi intime.
Qu'avait-elle fait, cette silhouette jusque là inconnue ? Elle s'était seulement retournée, bravant les interdits que l'atmosphère se chargeait d'afficher, et ses yeux s'étaient posés sur ce fantôme et l'avaient assujetti. Aussitôt.

 

Malgré eux, comme victimes d'eux-mêmes, ces yeux m'avaient englouti, m'ouvrant les portes d'un monde où, je les vis irrémédiablement, surnageaient mes songes passés, présents et futurs. Ces yeux ne cherchaient aucune victime, simplement capter l'atmosphère, l'embrasser de leurs ailes généreuses et terribles. Le feu des profondeurs y côtoyait la glace des sommets ; le bleu des mers, déchaînées ou d'opale, s'y reflétait autant que le vert des forêts et des émeraudes qui y naissaient.


Je cessai de vivre. Je laissai ici, sur ce banc froid, mon enfance et entrai, guidé par ce fil invisible, dans le temps des regrets. Ces yeux se nourrissaient des espoirs qui s'y noyaient. Furent-ils seulement informés qu'ils m'avaient emprisonné ?

Oui, les vacances étaient finies.

 

 

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