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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Le jour où l'on a jeté à la poubelle la poubelle

23 Septembre 2015, 17:19pm

Publié par Sébastien Bonmarchand

Le jour où l'on a jeté à la poubelle la poubelle

Depuis plus de quinze ans que j'écris, c'est la première fois que ce personnage du Père se dessine si clairement dans mon esprit. Je le livre à ce blog, un peu comme on éclaire la nuit avec une lanterne  : peut-être n'est-il pas né pour rien et pourra-t-il accompagner quelques relations en ce bas-monde.

 

Le jour où l'on a jeté à la poubelle la poubelle

 

Septembre 2015

 

Ce devait être un de ces trop nombreux dimanches d'un de ces trop nombreux mois qui se finissent en « embre » et qui ne se finissent jamais vraiment.

De chaque côté de la route, des squelettes sans feuilles défilaient en un cortège silencieux. Seul le vent qui faisait tinter leur bras filiformes les différenciait des tableaux du salon de papi. Bientôt, ce ne serait plus que de gigantesques crayons de couleur blancs, un peu ridicules sous leurs serpentins clignotants. J'espérais, chaque année, assister au moment où les employés communaux, grimpés sur des grues hors d'âge, habilleraient ces grands enfants malades. Mais ils profitaient toujours que j'étais en classe pour agir.

Ce matin-là, je m'étais glissé hors du lit sans bruit. Papa et Maman dormaient encore. Je m'étais posté à la fenêtre du salon qui donnait sur la route. En contre-bas, mais plus loin qu'un jet de caillou, passait parfois une voiture. Dans un sens, les fêtards rentraient dans notre commune oubliée des hommes et de Dieu, et dans l'autre les vieux et les jeunes pères de famille allaient acheter baguette et journal. Moi, le front vissé au verre froid, j'attendais.

J'attendais que l'ennui disparaisse, que le jour se couvre enfin de ces mondes lumineux et magiques que seuls la nuit et mes rêves offraient. Sur la vitre, bien vite, la buée se signalait à moi et ces gouttelettes improvisées devenaient un lagon vertical au milieu de la forêt amazonienne et ce point saugrenu que mon nez y formait l'îlot où rêvasser. Je fermais les yeux et j'entendais le clapotis de l'eau, les bruissements d'ailes de papillons incandescents, le murmure affolé des fruits sauvages qui se réveillaient sous la langue assoiffée des animaux féroces. Et mes lèvres moites se rouvraient désolées face à ce paysage quotidien.

Mais ce jour-là allait être différent. Après avoir déjeuné seul devant une télévision muette, j'entendis le pas lourd et les voix soufflantes de mes parents. Ils avaient mal dormi.

Ils se préparèrent un déjeuner, avisèrent sans un mot les reliefs du mien dans la plonge et s'assirent côte à côte le visage maussade.

- Tu iras à la déchetterie ce matin, décréta ma mère sans relever le menton de son bol de café.

- Humm ? fut l'élément de réponse de mon père face à cette intrusion dans ses pensées matinales.

- Cette poubelle, je n'en peux plus.

Mon déjeuner faillit me ressortir par les oreilles tant cette annonce surprise fut un tsunami. Quoi ? Ma poubelle ? La jeter ?

- C'est un cadeau de mariage de ma mère, trancha mon père en posant son bol comme on plante une épée dans le sol.

- Je sais. Mais elle ira à la déchetterie. Et ce n'est pas un cadeau, c'est le cadeau.

 

Ma mère se leva alors sans finir son bol et se dirigea vers la salle de bains.

Pendant que mon père la suivait et engageait une négociation serrée entre la douche et la baignoire, et que des échos de dispute me parvenaient, je me levai et allai me planter devant ma poubelle.

J'étais à peine plus grand qu'elle et elle était bien plus vieille que moi. Le menton enfoncé dans le cou, les mains dans le dos, les pieds écartés et la mine grave, j'eus ce petit clignement de paupière et ce léger haussement des épaules que l'on peut avoir au chevet d'un condamné. Le poids de la fatalité qui nous écrasait tous deux rendait toute parole vaine. Ainsi, c'était l'heure. Je tournai les talons et aller enfiler mon seul costume. Il était noir, ça tombait bien. Dans le cortège, même si j'étais seul à le composer, des couleurs criardes, ça aurait fait louche. J'avais beau avoir cinq ans, je savais qu'aux enterrements, il fallait un minimum de sérieux. Le noir s'y prêtait bien.

Ce costume avait été étrenné à l'enterrement de mamie Rosette, la mère de mon père, quelques mois plus tôt. Les quelques invités, pardon personnes présentes, avaient souri devant ce petit bonhomme si fier dans son costume. Moi, face à ce cercueil bon marché (« De toute façon, on la brûle. », avait répété mon père à qui voulait l'entendre), j'avais pensé durant toute la messe à ce prénom si étrange que le curé prononçait à l'envi : c'était à la fois le nom d'une pierre célèbre qui avait changé la face du monde et celui du cul du cochon. Ce grand écart me fascinait. Ma grand-mère devait être quelque part entre ces deux définitions, mais je ne savais pas me positionner : je ne l'avais pas assez connue.

En revanche, ma poubelle, elle, je la connaissais. Tous les jours ou presque, depuis ma naissance, elle avait été présente, avalant sans rechigner mes couches sales, les repas immondes que mes parents me présentaient parfois, recevant sans se venger mes coups de pied rageurs lors de mes colères ou encore me servant de siège lorsque, encore récemment, je discutais, assis sur elle, avec Maman à la cuisine. J'avais fini par dépasser, un matin de septembre, il y avait un peu plus d'un an, cette tête arrondie en métal noir qui s'ouvrait ou se fermait sans jamais grincer au-dessus d'un monde chaque fois nouveau : plein de couleurs et d'odeurs entêtantes – surtout lorsque nous mangions du poisson de l'autre bout du monde venu s'échouer là, dans le ventre repu de ma grande amie silencieuse.

Mon père avait fini par céder. Il se mit à ma hauteur, me prit par les épaules et me dit, l'air désolé :

- Tu sais, fils, accepter une mauvaise idée ne veut pas dire qu'on la trouve bonne.

Comme homélie, le curé avait fait mieux pour mamie Rosette.

Puis il ne me prêta plus attention. Il sortit le sac plastique noir à moitié vide que l'on avait placé à l'intérieur de ce cylindre qui restait digne dans la défaite, le noua, ouvrit la fenêtre de ma chambre qui donnait sur le coin poubelle et le balança dans le vide sans le moindre remords. Nous entendîmes un chat hurler sa douleur mais mon père resta de marbre et prit son cadeau de mariage sous le bras comme on porte un sapin de Noël emballé. Il ne remarqua pas plus la résolution qui était la mienne de le suivre qu'il n'avait remarqué le costume que j'avais endossé pour l'occasion.

Il se planta à l'arrière de la voiture, moi à ses côtés. Il souffla comme on souffle avant de se jeter à l'eau, baissa la tête en signe de capitulation, ouvrit le haillon arrière et déposa la condamnée sur une couverture crasseuse. Il marcha comme une peluche à piles pour aller s'asseoir au volant et démarra. J'eus à peine le temps de monter à l'arrière et de m'attacher que déjà notre auto déambulait dans le matin blême. Tous dormaient. Les volets fermés cachaient d'autres misères mais mon père ne percevait que la sienne. Me savait-il seulement derrière lui ?

De chaque côté de la route, des squelettes sans feuilles défilaient en un cortège silencieux. Seul le vent qui faisait tinter leur bras filiformes les différenciait des tableaux du salon de Papi. Papa alluma soudainement la radio. Le présentateur annonça « L'Été indien » de Joe Dassin : « Tu sais, je n'ai jamais été aussi heureux que ce matin-là. »… Papa éteignit rageusement l'appareil. Non, ça ne pouvait pas être ce matin-là.

- De toute façon, dit-il comme pour lui-même, un été où il ne pleut pas, ça n'existe pas.

Je ne connaissais pas cette chanson. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris le sens de sa remarque. Pour continuer à avancer, mieux valait se tourner vers ce qui existe que vers ce qui avait été et ne serait plus. Son été à lui, ça avait été cette poubelle qu'il traînait désormais et qui s'apprêtait à être elle-même gobée par une autre poubelle, plus grande, plus violente, plus majestueuse : une benne.

Nous étions des croque-morts en mission. Tout a une fin.

 

Sous une pluie fine qui faisait danser des gouttes sur notre pare-brise, nous nous arrêtâmes devant la porte d'entrée de la déchetterie.

Pas un quidam. Ni usager, ni gardien. Fermée. Cause : maladie. « Mercie de revenir lundi », précisait un carton minuscule et délavé.

Je sus que mon père ne m'avait pas vu : il ne me demanda pas de trouver la faute d'orthographe. A moins qu'il ne l'ait simplement pas relevée, aveuglé qu'il était par cet imprévu sur la route du caveau.

Je restai bouche bée. Allait-on devoir ramener ce fardeau à Maman ? Que dirait-elle quand nous lui énoncerions l'incroyable nouvelle ? Nous croirait-elle ?

Comme un automate, mon père ouvrit sa portière sans un mot, quitta l'habitacle dans lequel le vent s'engouffra comme une insulte puis marcha comme, j'imagine, on marchait jadis vers l'échafaud. Les yeux grands ouverts sur le vide, porté par deux morceaux de bois sans âme.

Il ouvrit le haillon arrière, se saisit de notre poubelle comme s'il s'était agi d'un nouveau-né qu'il aurait couvert de ses bras pour le protéger des morsures de la pluie. Il ne vit pas cette petite tête stupéfaite, hallucinée, jaillir de derrière l'appui-tête et porter sur lui un regard plein de commisération. Ainsi, un père, c'était donc cela : un ouragan qu'un zéphyr peut vaincre.

Mon père, beau et solennel dans les rets de la défaite, s'avança vers cette grille en fer rongé qu'il me semble encore pouvoir toucher aujourd'hui en tendant les yeux vers mes souvenirs, et déposa en s'agenouillant, telle une gerbe aux pieds de l'Arc, notre poubelle.

Nous enterrâmes ce matin-là un souvenir et un secret.

 

 

Trente-deux ans plus tard, mon téléphone sonna. Numéro non enregistré. Encore de la pub pour l'éolien, me dis-je. Je décrochai et, aussitôt, le vent frais de ce matin de mes cinq ans me gifla sans préambule.

A l'autre bout, R. R., l'ami perdu au milieu des broussailles de l'enfance. R., la voix enfermée dans le caisson de l'âge des possibles. R., les mots engloutis par les tsunamis des années passées.

Après les syllabes d'usage de surprise, après les armées de rire libérateur, après les nouvelles que Facebook, par qui il m'avait retrouvé, ignorait, après, enfin, les silences précédant les nouveaux départs, comme l'ultime bouffée d'air offerte au futur noyé, R. me dévoila le but de son appel.

Lui non plus n'avait pas remis les pieds dans notre bourgade depuis des millénaires, lui non plus n'avait plus de liens suffisamment forts avec qui que ce soit pour ne pas être obligé de faire appel à moi au premier service venu, lui non plus... Bref, son père aussi était mort. Il lui fallait maintenant vider sa maison. Je crois avoir accepté ce voyage inattendu vers mon passé avant même qu'il fasse appel à mes bras. Séance tenante, je cessai toutes mes activités, obligations et cassecouilleries habituelles pour avaler les quatre heures de route qui me séparaient de R.

De chaque côté de la route, des squelettes sans feuilles défilaient en un cortège silencieux. Seul le vent qui faisait tinter leur bras filiformes les différenciait des tableaux du salon de papi. Nous nous étions donné rendez-vous devant le souvenir de façade de la mairie. Une poignée de mains virile fit rapidement place à une accolade dont chaque os de mon corps ressentira l'empreinte jusqu'à mon dernier souffle.

Assis de chaque côté d'une tasse fumante, dans un bistro aux murs biéreux, nous retardâmes ensemble le moment de réaliser la mission qui nous avait réunie. Les phrases voletaient dans les airs, comme des papillons de nuit l'été, sans lien réel les unes avec les autres, mais la chaleur de nos retrouvailles les éclairait de cette évidence si violente qu'il nous devint impossible de ne pas les lier.

Ayant dépassé depuis longtemps l'heure d'un repas que nous ne prîmes pas, nous gagnâmes la maison à vider. Nous y passâmes une bonne partie de la nuit ; R. me fit visiter cette demeure vers laquelle, assez inexplicablement, les pas de notre amitié ne nous avaient jamais mené. Le tour du propriétaire nous permit d'estimer la durée du chantier à plusieurs semaines à deux : trois grandes chambres sans réelle place libre, un vaste garage-atelier bourré des différentes saisons traversées par le défunt, des meubles lourds et massifs pleins à craquer dans toutes les pièces, des vêtements en pagaille, des boites de conserve pour un régiment dans une cave qui plongeait dans les ténèbres, des outils que nous décidâmes de nous partager, et des cartons, me promit-il, des cartons... Mais eux, ajouta-t-il dans un bâillement, ce serait pour un autre moment.

Deux jours plus tard, le chantier n'avait pas entamé notre envie. Nous avions déjà fait plusieurs allers-retours jusqu'aux différentes bonnes œuvres du canton mais lorsqu'il s'agissait de se rapprocher de la déchetterie, je prétextais une autre place forte à défier dans ce royaume abandonné qu'était devenue cette maison familiale. Finalement, je ne pus me résoudre à retrouver ce cimetière où j'avais enterré mes cinq premières années de vie et laissai R. s'y rendre seul, arguant d'une urgence professionnelle à traiter par téléphone.

En son absence, mes pieds me portèrent jusqu'au grenier. Une pièce spacieuse et borgne, avec poutres apparentes et pleine de poussière. Un lampion hors d'âge répandait une lumière apaisante sur des magmas brun-carton qui, aux quatre coins, grimpaient jusqu'au plafond comme des serpents momifiés. Que pouvaient bien contenir ces reliques entassées ? Il devait y avoir là des vies par milliers ! Entremêlées, entrelacées, entre sommeil et mort, ces promesses me tendaient les bras et, dans le même temps, commencèrent à attaquer mon entrain. Mon employeur et ma femme me réclamaient (comment aurait-il pu en être autrement ?) et ces ersatz du passé, quels qu'ils soient, tels des embruns marins, me portaient au large. Je chassai ces pensées de mon esprit et déambulai sans savoir par quel magma commencer lorsque quelque chose qui brillait, ce qui dénotait nettement avec l'ensemble, attira mon attention.

 

Je n'entendis pas les appels de R. Il finit par me retrouver, sans doute après de longues recherches. Il était au-dessus de moi et, en rouvrant les yeux, je vis ce visage inquiet et cette main qui m'avait déjà flanqué quelques gifles pour me réveiller.

- Ça va, mon copain ? Tu t'es évanoui ou quoi ?

Mes pensées s'entrechoquaient comme la coque explosée d'un navire sur un rivage après la tempête. Les morceaux disloqués frappaient le sable au goût de métal et cela ne semblait qu'une accalmie avant une nouvelle bourrasque. Que m'était-il arrivé ?

- Ah, je vois, dit-il en souriant, tu as trébuché dans cette vieille poubelle et tu as dû heurter une poutre, c'est ça ? Ah, cette poubelle ! Un matin, mon père est rentré en disant qu'un vieux copain lui avait demandé de la garder pendant quelques temps mais il n'est jamais venu la rechercher. Ah, les vieilles histoires ! Enfin, bref, viens boire un coup, ça va te remonter.

 

Merci pour votre lecture ! A vos commentaires !

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JC 21/02/2016 10:28

Une nouvelle philosophique, je trouve, errant dans les entrelacs d'un temps décomposé, presque anarchique.

viviane 13/10/2015 01:15

cette poubelle en dit long ! hormis quelques mots trop durs et typés, le texte nous interpelle. bisous.