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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Conte aquatique : Le plus joli petit poisson bleu au monde

5 Août 2015, 23:23pm

Publié par Séb

Conte aquatique : Le plus joli petit poisson bleu au monde

Le plus joli petit poisson bleu au monde

 

Autrefois, dans un lagon extraordinaire, vivait le plus joli petit poisson bleu du monde. Il possédait tous les bleus de l'univers : ses écailles ressemblaient à une cascade allant du ciel à l'océan et passant par toutes les teintes imaginables de bleu et, surtout, inimaginables. Ses yeux bleus étaient encore plus beaux que ceux de la plus belle maman au monde. Quand il nageait, les oiseaux au-dessus de lui cessaient leurs jeux, les arbres arrêtaient de se déhancher, le vent lui-même suspendait sa course entre les nénuphars et, enfin, il n'était pas rare que les animaux les plus féroces de la forêt qui, d'ordinaire, se livraient à des batailles sanguinaires, vinssent admirer, côte à côte, les plus beaux lacets et autres volte-face bleutés au monde.

Mais le plus joli petit poisson bleu au monde ignorait qu'il était le plus joli petit poisson au monde. Il vivait, nageait, simplement heureux d'être là, de sentir l'eau courir sur ses écailles, de voir le jour se lever, de le saluer quand il se couchait, en le remerciant d'avoir été une nouvelle fois clément avec ce lagon qui lui servait de maison.

Cependant, dans ce monde comme dans beaucoup de mondes, on ne peut pas demeurer ainsi le plus joli petit poisson au monde sans créer, malgré soi, quelques jalousies.

Certains oiseaux migrateurs, admiratifs de ce plus joli petit poisson au monde, commencèrent, malgré eux et au gré des saisons et de leurs envols, à raconter de ci, de là, innocemment, que dans ce lagon extraordinaire vivait le plus joli petit poisson au monde.

Et un beau jour, non, plutôt par une nuit horrible, au fond de quelque océan déchaîné, cette rumeur qu'il existait quelque part le plus joli petit poisson au monde arriva aux oreilles du plus laid et gros poisson bleu au monde. Lui, naturellement, savait qu'il était le plus laid et gros poisson bleu au monde. Tout le monde le lui répétait inlassablement et, au fur et à mesure du temps, malgré l'amour de sa gentille femme, également poisson bleu, il devint également le plus cruel poisson bleu au monde. Dès que passait près de lui un petit poisson bleu, il ne pouvait s'empêcher, par pure jalousie, de le défigurer, de le blesser, voire pire. On ne comptait plus, dans tout l'océan, le nombre de victimes que le plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde avait faites. Plus personne ne lui parlait, hormis sa femme qu'il chérissait plus que tout et qui, chaque soir en se couchant à côté du plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde priait tous les saints de tous les océans pour que son mari redevienne simplement le plus gros et laid poisson bleu au monde.

Mais un matin, ses espoirs volèrent en éclats. En se levant, de fort mauvaise humeur du reste, son mari l'avertit qu'ils devaient dès à présent faire leurs valises, prendre le strict nécessaire.

- Mais où partons-nous, mon amour ?

- Je pars chasser le plus joli petit poisson au monde.

Telle fut la décision radicale et irrévocable que prit ce matin-là le plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde. Sa femme baissa ses nageoires, papillonna tant et tant autour de lui pour l'amadouer, mais rien n'y fit : ils prirent la route dans l'heure qui suivit. Les autres habitants de l'océan, les voyant ainsi quitter leur maison, ne furent guère attristés. Au contraire, on se souvient encore aujourd'hui des nombreux cris de joie qui retentirent durant des jours et des jours. Personne ne voulut connaître leur destination ni même savoir s'ils comptaient revenir.

Le plus gros, laid et cruel poisson au monde avait écouté deux oiseaux migrateurs discuter et il connaissait la localisation exacte du lagon extraordinaire. Il traversa l'océan, éborgnant au passage une quantité stupéfiante de poissons bleus, sauta dans un fleuve en compagnie de sa femme, remonta une rivière aux côtés de quelques saumons surpris par ce couple atypique constitué d'un gros et laid poisson bleu déterminé comme un soldat en mission et suivi de près par une femme charmante, qui tout en saluant le régiment de saumons, semblait le supplier de faire demi-tour. Mais lui n'entendait rien. Il s'assurait simplement que sa femme suive son rythme effréné et, parfois, avec beaucoup d'amour, il lui venait en aide pour franchir un obstacle ou, face à un prédateur, se plaçait devant elle pour la protéger jusqu'à son dernier souffle. Le plus souvent, par une chance inouïe, le prédateur ne pouvait pénétrer dans l'antre qui servait de refuge improvisé et certains autres ennemis, semblant effrayés par les traits du plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde, simplement fuyaient.

Un matin, alors qu'ils étaient tout près de pénétrer dans le lagon extraordinaire, une tempête d'une force insoupçonnable se leva et toute la rivière proche du petit cours d'eau donnant dans le lagon fut soulevée, déchirée, battue, retournée, malaxée, martyrisée, comme une pâte à pain. Le bas fut le haut, le haut le bas, plus rien ne fut comme avant et les deux époux furent projetés si haut dans le ciel qu'ils durent embrasser douloureusement les pics des étoiles. Puis tout fut noir.

Lorsque le plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde ouvrit les yeux, il ne sut où il était. Il fut toutefois heureux de se réveiller dans l'eau et non sur la terre ferme. Il commença à nager et constata que l'une de ses nageoires était en mauvais état et le faisait terriblement souffrir. Il grimaça et appela aussitôt sa femme aimante. Non pas pour qu'elle vint le soigner mais pour s'inquiéter de son sort. Avait-elle survécu à ce cataclysme ?

Aucune réponse.

Le plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde erra de longues heures et, sans la présence de sa femme, devint alors le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde. Il pleura tant et tant qu'il comprit, au fond de lui, ce que pouvaient ressentir ses victimes. Oui, il souffrait comme elles souffraient quand il leur faisait du mal.

Des nuits et des jours passèrent ainsi. Tout espoir avait fui le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde qui, toujours, souffrait de sa souffrait de sa nageoire blessée.

Un matin, complètement désemparé, il croisa enfin un petit poisson bleu. Il ne vit tout d'abord qu'une traînée bleu qui le suivait comme une liane d'or. Il n'eut pas à le suivre. Le petit poisson bleu fit demi-tour et vint se placer devint lui.

- Oh ! Mon ami, dit-il, tu as l'air blessé. Viens chez moi, je vais te soigner.

Le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde n'en croyait pas ses écailles. Un inconnu était gentil avec lui et ne se moquait ni de son poids ni de sa laideur. Aussi, fasciné, décida-t-il de suivre ce petit poisson bleu chez lui. Il fut soigné, nourri, logé, comme si, effectivement, ce petit poisson bleu et lui avaient été amis depuis toujours. Très vite, sa nageoire ne le fit plus du tout souffrir.

Mais, après bien des jours passés avec ce petit poisson bleu fort agréable, le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde se souvint qu'il était le plus gros et laid poisson bleu au monde et pourquoi il était devenu aussi le plus cruel et malheureux poisson bleu au monde. Il pleura alors tant et tant que l'eau sembla déborder et le petit poisson bleu si agréable vint lui demander pour quelle raison il était si triste.

Le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde lui raconta alors son histoire : les moqueries qu'il subissait et la cruauté avec laquelle il y répondait. Lorsqu'il évoqua la raison de son voyage, chasser le plus joli petit poisson bleu au monde, il pleura encore plus. Entre deux sanglots, il remarqua qu'il n'aurait jamais perdu sa femme dans cette tempête si cette idée folle ne lui avait pas traversé l'esprit. Le petit poisson bleu, après l'avoir consolé de son mieux, lui dit qu'il vivait depuis toujours dans ce lagon mais qu'il ne connaissait pas le plus joli petit poisson bleu au monde. Quant à cette tempête, ici, personne n'en avait souffert. Ils avaient dû, sa femme et lui, être emportés dans les airs.

- Ce n'est pas grave, répondit honteux le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde. Où qu'il soit et quel qu'il soit, je lui souhaite de vivre longtemps et en paix. Moi, je suis puni d'avoir osé lui vouloir du mal. J'ai perdu ma femme...

- Non, répondit le petit poisson bleu, je connais ce lagon comme chacune de mes arêtes, je vais t'aider à la retrouver. Je suis sûr qu'elle t'attend quelque part.

Ils nagèrent alors tous les deux, fouillant chaque recoin du lagon, interrogeant chaque poisson, dérangeant chaque nénuphars. Cependant, ils durent, après des jours et des jours de recherches infructueuses, se rendre à l'évidence : la femme du plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde n'était pas retombée dans le lagon avec son mari. Ils décidèrent alors, comme une évidence, qu'ils devaient faire le chemin inverse, jusqu'à l'océan s'il le fallait, pour retrouver l'amour du plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde en espérant qu'elle ne soit pas retombée sur la terre ou réveillée face à un prédateur.

Ils quittèrent donc le lagon extraordinaire, peut-être pour toujours, et entamèrent le chemin retour. Ils sautèrent hors de l'eau pour se retrouver dans le cours d'eau presque asséché. Ils battirent des nageoires pour vite plonger dans une rivière plus accueillante. Ils cherchèrent, cherchèrent... Ils interrogèrent les hôtes de ces eaux plus sombres que celles du lagon, mais personne n'avait vu cette femme.

A force d'avancer, ils furent dans le fleuve. Le petit poisson bleu connut la peur pour la première fois de sa vie, en faisant face à des ennemis insoupçonnés qui ne désiraient rien d'autre que le manger. Le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde le protégea comme il avait jadis protégé sa femme et cela le rendit un peu moins malheureux.

Mais il ne retrouvait toujours pas sa femme.

A force de nager, ils ne furent plus qu'à quelques centimètres de l'océan.

- Faisons demi-tour, petit poisson bleu, dit le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde. Je vais t'escorter jusqu'au lagon où tu pourras vivre en paix. Si nous franchissons ce cap, si tu vis dans l'océan, tu ne sauras pas faire face à tes prédateurs et je m'en voudrai toute ma vie d'avoir causé ta perte par mon égoïsme. Repartons.

- Et ta femme ?

Je l'ai perdue. C'est ma punition pour avoir été si cruel, dit-il alors qu'une larme rejoignait une goutte du fleuve posée près de son œil si laid.

- Non, je ne partirai pas, je t'ai fait une promesse, je la tiendrai. Allons dans l'océan, passons notre vie à l'explorer s'il le faut, mais je te jure que nous la retrouverons.

Et avant même que le plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde ne puisse répondre, le petit poisson bleu avait fait le grand saut.

Des mois, même des années, passèrent. Lorsque, par hasard, un poisson bleu passait près d'eux, c'était qu'il ignorait que le légendaire plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde était de retour dans l'océan. En effet, l'ancien plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde avait compris immédiatement que les autres poissons bleus le fuyaient comme une plaie envoyée par Poséidon et qu'il ne pourrait pas leur demander s'ils avaient vu sa femme. Le petit poisson bleu qui ne le quitta pas une seconde durant toutes ces années compatissait aux souffrances de son ami, mais ne pouvait rien pour lui. Il avait beau hurler qu'il n'était plus celui qu'il avait été, que son voyage l'avait changé, que, que, que... son cri se perdait dans l'immensité de l'océan et le poisson bleu entrevu, que la rumeur océane n'avait par accident pas atteint, disparaissait à tout jamais.

Un beau jour, alors que le petit poisson bleu était devenu un bel adulte capable de se défendre seul dans l'océan et que l'ancien plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde était aussi devenu l'un des plus vieux, ils eurent une surprise. Un très vieux poisson bleu, borgne, vint à leur rencontre, sans la moindre crainte. Par réflexe, le petit poisson bleu se positionna de manière à défendre son ami qui voyait chaque jour un peu plus ses forces le quitter.

- Te voilà, plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde, dit-il d'une voix éraillée de vieillard usé par les aventures et les dangers. Je te cherche depuis si longtemps.

- Qui es-tu ? demanda celui à qui étaient destinées ces paroles. Ma vue me quitte, je ne te reconnais pas, mais mes oreilles ne me trompent pas, nous nous sommes déjà rencontrés.

- Oui, lorsque tu as voulu me tuer et que tu m'as arraché un œil. J'étais un tout petit enfant.

L'ancien plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde ouvrit de grands yeux comme un enfant à qui on rappelle qu'il n'a pas été sage et qu'il sera puni. Puis il dit :

- Je te demande pardon, j'étais un autre poisson, aveuglé par la haine et le désir de vengeance.

- Je te pardonne, ne t'inquiète pas. Je pense que tu as été assez puni pour tes cruautés. Suis-moi, ordonna-t-il.

Les deux amis le suivirent et, derrière un volcan sous-marin, il découvrirent un hôpital aux dimensions extraordinaires. Une infinité d'infirmières, de médecins, d'ambulanciers semblaient danser dans cette construction inestimable.

Le cœur serré, l'ancien plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde reconnut aussitôt les nageoires blanchies par les années de sa femme. Lorsqu'elle se retourna et qu'elle le vit, elle faillit s'évanouir.

Son mari se précipita pour la soutenir, tandis que des infirmières couraient à son chevet.

- Ce n'est rien, dit-elle en essayant de reprendre ses esprits.

- Mais.... Madame la fondatrice... dit une infirmière. Vous...

- Madame la fondatrice ? répéta l'ancien plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde.

- Oui, dit-elle dans un souffle, après la tempête, me retrouvant seule, j'ai cru t'avoir perdu et je suis retourné dans l'océan où j'ai commencé à soigner tes victimes. Il y en avait tant... Au fil des années, nous avons construit un dispensaire puis, face au flux grandissant, une toute petite clinique et puis... ça. Les victimes des guerres sous-marines trouvent ici un espoir. Ah, je vois, dit-elle en désignant celui qui accompagnait son mari depuis tant d'années, que tu l'as trouvé ton plus joli petit poisson bleu au monde.

- Moi ? dit celui dont on parlait.

- Lui ? répéta le mari.

- Oui, il a un peu vieilli, répondit la fondatrice qui se releva enfin. Mais il n'y a pas de doute, voici bien le poisson décrit par des générations et des générations d'oiseaux migrateurs.

- Eh bien... il est devenu mon fils adoptif, dit l'ancien plus gros, laid et cruel poisson bleu au monde. Sans lui...

- Sans lui, il n'y aurait pas eu tout cela, conclut sa femme en désignant l'hôpital sous-marin qui avait sauvé tant et tant de vies.

 

Depuis ce jour, au fond de l'océan, vivent heureux l'ancien plus joli petit poisson bleu au monde, l'ancien plus gros, laid, cruel et malheureux poisson bleu au monde et sa femme, la plus douce et aimante femme poisson bleu au monde, au milieu des blessés qui les remercient chaque jour de s'être rencontrés.

 

 

P.S : Ne m'étant pas relu, je ne suis pas à l'abri de certaines coquilles orthographiques. N'hésitez pas à me les signaler, merci !

 

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