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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

La princesse aux mille agates

15 Juin 2015, 11:39am

Publié par Séb

La princesse aux mille agates

Conte pour ma fille Agathe et tous ceux qui croient encore aux contes de princesse.

 

LA PRINCESSE AUX MILLE AGATES

 

Il était une fois une très belle princesse. Elle vivait dans un château très grand et possédait une robe extraordinaire : les diamants qu'on avait cousus au col brillaient comme une sarabande d'étoiles, les rubis qui semblaient juste posés par accident couraient le long des manches comme des princes partant au bal, mais, surtout, une fleur sans égal faisait briller toute la poitrine de la jeune princesse.

Cette rose des sables, composée de mille agates aux teintes aussi variées que les bleus des océans, les verts des plaines et les rouge orangé du soleil, était incomparable. Dans tout le royaume, on appelait la jeune fille « la princesse aux mille agates ».

La princesse aux mille agates avait une grande passion : elle adorait danser. Chaque semaine, elle invitait tous les habitants de son royaume à une grande fête et les plus grands danseurs rivalisaient d'adresse et de délicatesse, d'une semaine sur l'autre, pour toujours plus émerveiller la princesse. Ils avaient en effet connaissance de la prophétie que son défunt père, un roi particulièrement aimé de ses sujets, lui avait révélée au soir de sa mort : « A la surprise générale, ma fille, tu épouseras le plus brillant danseur du royaume. »

Lors de chacune de ces soirées, les danseurs se relayaient pour offrir quelques pas de danse à la belle princesse qui, invariablement, offrait à chacun d'eux un sourire gracieux mais figé : aucun cavalier, si bon fût-il, ne faisait naître d'étincelle amoureuse en elle. Et si son père s'était trompé ? Ou, plutôt, si elle avait mal compris son message ? La princesse décida d'inviter dans son château non seulement les danseurs, mais aussi tous les artistes. Elle se disait qu'un beau jeune homme pouvait se savoir peintre et s'ignorer danseur.

 

Ce fut bientôt un défilé folklorique d'artistes en tout genre : sculpteurs, poètes, peintres, architectes... Cela dura des mois. On inventa même de nouvelles danses, plus rythmées, plus orientales, plus, plus, plus...

Mais rien n'y fit. La seule brillance venait des agates, des rubis et des diamants de la robe. Aucune lumière ne jaillit dans le cœur de la princesse pour éclairer celui d'un cavalier aimant.

Dans le même temps, les terres du royaume devinrent stériles et les habitants ne savaient plus où trouver la nourriture nécessaire. Les cours d'eau s'asséchèrent, les sous-bois se vidèrent de leurs ôtes et la famine planta ses griffes dans les chaumières du royaume.

 

Les mois, les années passèrent et la princesse continuait, une fois par semaine, à danser avec tous ceux que ses invitations incessantes n'avaient pas fini par lasser. Ils n'étaient plus qu'une poignée et plus aucun vrai danseur : un acrobate qui faisait voltiger la princesse au-dessus de sa tête, des vers insipides lui étaient récités par un poète, un maréchal-ferrant dont le parfum trop violent donnait mal à la tête et, enfin, un tailleur qui ne cessait de complimenter la princesse au sujet de sa robe de fête.

Un soir, la dame de compagnie de la princesse, en lui ôtant sa robe, ne put masquer sa surprise :

- Oh ma princesse ! On dirait que l'une de vos mille agates a disparu !

- Elle aura dû se détacher lors d'une danse, fut la réponse de la princesse, fatiguée de tant et tant de danses.

 

Ce soir-là, en s'endormant, la princesse aux neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf agates ne pensa pas à celle perdue mais interrogea en rêve son défunt père. Elle savait que pour communiquer avec l'autre monde, la voie du rêve était la plus sure. Les chats n'en faisaient qu'à leur tête et les médium inventaient plus qu'ils ne traduisaient :

- Père, n'ai-je pas bien entendu ton ultime phrase ? Ne m'as tu pas dit que j'épouserais le plus brillant danseur du royaume ? Et comment nourrir nos fidèles sujets ?

En la prenant dans ses bras pour initier une valse, son père lui répondit :

- Non, ma princesse, tu n'as pas mal entendu. Tu épouseras effectivement le danseur le plus brillant du royaume mais sois patiente. Ton heure viendra. Chaque heure arrive. En attendant, danse, danse, danse...

Et ils dansèrent toute la nuit. Son père fredonnait des airs tantôt mélancoliques, tantôt guillerets. Il lui sourit puis, au petit matin, il disparut.

La princesse aux neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf agates poursuivit ses soirées dansantes au bras successifs de ses quatre cavaliers. Tous lui parlaient de leur vie d'artiste ou d'artisan chagrinée par la faim, de leur passion pour leur art respectif, tandis qu'ils dansaient aux sons des hautbois, des violons, des clavecins...

 

Mais chaque soir disparaissait une nouvelle agate.

La princesse ne savait pas si elle devait s'inquiéter de ces disparitions. Elle se disait que ces pertes devaient faire partie du projet de son père.

Après de longs mois, même des années, il ne resta plus que quatre agates au centre de la robe de la princesse aux quatre agates. Les habitants du royaume, après s'être également inquiétés de ces pertes étranges, n'y pensaient plus. En effet, ils étaient trop occupés désormais, de saison en saison, à semer, faire pousser, faucher, récolter... Les fruits et légumes du royaume n'avaient jamais été aussi nombreux que depuis le début de ces disparitions. Mêmes les terres les moins fertiles, celles où seuls des cailloux jonchaient un sol sec, voyaient pousser çà et là des arbustes fruitiers, des légumes sortaient de la terre... Les cours d'eau voyaient de nouveau sauter les poissons, tandis que les bois avaient retrouvé leurs mélodies naturelles. On manquait de bras parmi les chasseurs, les cueilleurs et les pêcheurs. Ce fut la période la plus faste de toute l'histoire du royaume.

 

Ce beau soir de printemps, le maréchal-ferrant fut le premier à prendre la parole.

- Ma princesse, nous sommes vos quatre cavaliers et il ne vous reste que quatre agates.

Les autres danseurs le regardèrent, stupéfaits que le sujet des agates disparues soit soumis si frontalement à la princesse. Ils savaient bien que certains esprits dans le royaume les accusaient d'être des voleurs et de profiter de leurs danses avec la princesse pour lui dérober ses précieuses pierres.

- Aussi, dois-je vous raconter une histoire, ajouta-t-il en lissant machinalement son pantalon.

- Je vous écoute, répondit la princesse aux quatre agates qui parut soulagée.

- J'étais le maréchal-ferrant de votre père et je m'occupais de son cheval préféré. Il était un peu spécial. En effet, dès le jour de votre naissance, sous chacun de ses sabots, la terre que j'ôtais se changea immédiatement en agates. Chaque jour, des dizaines d'agates de toutes les couleurs... Lorsque je voulus les donner à votre père, en lui expliquant leur origine, ces pierres magnifiques redevinrent de la terre. Chaque jour, le même rituel ! Un jour, vous étiez toute petite, vous ne marchiez pas encore, vous avez accompagné votre père. Ce fut à vous que je confiai ma récolte, persuadé que la terre recouvrirait bientôt votre petite main. Mais non ! L'agate que je vous donnai ce jour-là brille encore aujourd'hui du même éclat. La voici.

Le maréchal-ferrant désigna une des quatre agates restantes. Elle était bleue et l'on aurait dit que tous les poissons de l'Océan riaient de s'y retrouver.

- Votre père décida donc de vous offrir l'ensemble de ma récolte quotidienne jusqu'au jour où la terre sous les sabots du cheval de votre père resta de la terre. Nous comprîmes que seule vous étiez digne de ce cadeau de la nature. Les plus grandes couturières du royaume vous confectionnèrent cette robe que votre père vous offrit peu avant de rejoindre l'autre monde.

- Oui, je m'en souviens, répondit la princesse aux quatre agates, ce fut à la fois le jour le plus triste et le plus merveilleux de ma vie : je perdais mon père mais il m'offrait la chose la plus belle que je n'avais jamais vue.

- Aussi, ma princesse, lorsque je dansai avec vous le premier soir, une agate s'attacha malencontreusement à mon veston et lorsque je m'en rendis compte, sur le chemin du retour, je voulus vous la rendre mais elle s'enfuit de mes gros doigts, courut le long de ma jambe et partit se cacher aux pieds d'un pommier stérile qui ne donnait plus de pommes depuis des années. Le lendemain soir, en vous rejoignant, honteux de cette perte et prêt à vous offrir toutes mes richesses pour vous demander pardon, je repassai devant ce pommier et le trouvai garni des plus belles pommes du royaume. Autour de lui, durant la nuit, avait poussé toute une lignée de pommiers. Les paysans ne perdirent pas de temps : ils récoltèrent ces fruits qu'ils purent vendre et ainsi retrouver un sourire depuis longtemps perdu.

- Je comprends, dit simplement la princesse.

- Et il en fut ainsi tous les quatre soirs avec, à chaque fois, une nouvelle récolte de fruits ou, de légumes différents.

Le poète prit alors la parole :

- Le même prodige m'arriva avec des fleurs le deuxième soir et ainsi tous les quatre soirs. Elles embaument depuis les sous-bois et les bords des rivières de notre royaume pour le plus grand bonheur de nos chasseurs et de nos pêcheurs.

- Le même prodige m'arriva avec des vêtements le troisième soir et ainsi tous les quatre soirs, ajouta le tailleur. Depuis, nos habitants n'ont plus froid en hiver et plus chaud en été.

- Le même prodige m'arriva avec des arbres vigoureux le quatrième soir et ainsi tous les quatre soirs, termina l'acrobate. Depuis, les maisons de vos sujets, ma princesse, ont gagné en solidité.

Cette nuit-là et les quatre suivantes, ils dansèrent jusqu'à la disparition de la dernière agate qui partit fertiliser tout un village : viandes, poissons, fruits, légumes garnirent les tables des heureux habitants.

La princesse sans la moindre agate se coucha heureuse. Lorsqu'elle se réveilla, le lendemain matin, un jeune homme demanda à la voir.

 

C'était un jeune paysan sans éducation. Il venait d'un royaume lointain et, en traversant le pays, il rencontra un vieil homme qui lui confia un lourd sac plein de pierres. Il lui demanda d'apporter ce sac à la princesse. Il s'exécuta et, dès que le sac fut ouvert, les mille agates s'échappèrent de leurs enclos pour s'élever dans les airs, y former un doux tourbillon et s'assembler jusqu'à devenir un formidable habit de prince. Le jeune homme l'endossa en souriant à la princesse. Deux couronnes furent également créées et chacune d'elles vint se poser sur la tête des deux jeunes gens qui se regardèrent en comprenant qu'ils s'étaient toujours recherchés.

Les yeux agates de la princesse devinrent aussitôt la nef où le beau prince déposa tout son amour et ensemble ils voguèrent sur des flots bleus, verts ou rouge orangé.

 

Depuis ce jour, le royaume vit heureux. La princesse aux diamants et aux rubis sourit chaque matin et chaque soir au jeune prince et aux enfants que la nature leur a offerts comme autant de bijoux fertiles.

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claire 11/07/2016 16:45

Super!