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Jaimecrire, l'univers de Sébastien Bonmarchand !

Hors de saison, conte pour grands enfants gourmands

18 Juin 2015, 13:05pm

Publié par Séb

Hors de saison, conte pour grands enfants gourmands

HORS DE SAISON

 

 

Conte pour grands enfants gourmands, juin 2015.

 

Nous ne demandions pas grand chose : juste honorer notre dieu. Nous nous tournions vers lui, par ces belles journées de printemps et d'été, et nous recevions sur notre peau satinée ses caresses séculaires. Et puis ils sont venus. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Cette longue chaîne nous avait été annoncée ; d'autres avant nous, si peu, y avaient échappé et s'étaient confiés à des oreilles incrédules. Pourtant, tout cela nous paraissait irréel, comme impossible. Ces caresses quotidiennes que nous recevions, ces corps que nous admirions et qui grandissaient à vue d’œil, tout cela nous semblait ne devoir jamais s'arrêter. Cette menace résonnait comme le cri lointain d'un navire de guerre que chacun de nous réduisait au simple écho de nos rues : non, notre horizon était dégagé. Et puis ils sont venus. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Pourtant, ce matin-là avait été particulièrement heureux. Maman, longue et fine, s'était réveillée avec le sourire, son bronzage annuel était le plus subtil de tout le quartier. Papa, lui, c'était tout l'inverse : bas et gros. Son teint rougeaud trahissait son essoufflement mais son air débonnaire nous réchauffait le cœur, tandis que notre dieu, déjà, dardait sur nos corps offerts ses caresses si envoûtantes. Mes frères et sœurs terminaient leur nuit en s'étirant et en se chatouillant. Quelle promesse de belle journée ! Et puis ils sont venus. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Nous avions, la veille au soir, discuté de ce bel été qui se profilait, des jeux et des rencontres que nous pourrions faire. Nous avions envisagé de tresser des lianes entre notre maison et celles de nos proches voisins afin que nos différents visiteurs puissent plus facilement se rendre d’une famille à l’autre. Nous savions en effet que nos ressources et notre habitat étaient très prisés des autres habitants du quartier. Certains visiteurs pouvaient se montrer parfois hostiles et nombre d’entre nous, lors de rencontres nocturnes ou même au grand jour, avaient été blessés, défigurés, voire pire. Nous savions tout cela mais il nous fallait être agréables, c’était plus fort que nous. Et puis, de toute façon, même les blessés participaient, dans la mesure de leur possibilité, à ces constructions : ils recherchaient un coin ombragé pour finir leur jour et discutaient avec nous, qui brûlions sous les caresses de notre dieu, et nous faisaient part de leurs idées : là, vous pourriez construire un lit pour vos amis de passage à l’aide de ces feuilles et de ces branches ; ici, vous pourriez profiter d’une meilleure communication avec notre dieu… Tout nous enchantait, les pertes comme les promesses et nous nous préparions à une magnifique journée. Et puis ils sont venus. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Peu de temps avant, nous fûmes prévenus par des gens que, d’ordinaire, nous ne comptions pas parmi nos alliés. A l’accoutumée, nous les craignions même. Ils faisaient parfois une descente dans nos quartiers et ceux des nôtres qui, nous l’imaginions, avaient des choses à se reprocher se retrouvaient entre leurs serres. Ils partaient pour si longtemps que nous les oubliions. Mais ce jour-là, ces adversaires redoutables avaient trouvé plus forts qu’eux et ils battirent le pavé dans notre direction pour nous annoncer notre fin imminente : « Ils arrivent ! Cachez-vous ! Enfouissez-vous ! Disparaissez ! » Certains d’entre nous eurent l’honneur de fuir avec ces lanceurs d’alerte mais la plupart, comme Maman, Papa, mes frères, sœurs et moi-même ne le purent. Nous restâmes là, figés d’effroi. Et puis ils sont venus. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Ce fut tout d’abord des pas lourds qui firent trembler notre immeuble. Nous les entendîmes se rapprocher. Le bateau de guerre n’était pas une légende. Ses fusils avaient notre innocence en ligne de mire. Alignaient contre un mur nos espoirs de futur. Ajustaient dans leur lunette nos disputes et nos querelles devenues vaines. Tiraient sur nos bouches entrouvertes d’incompréhension. Achevaient nos nuques offertes à notre dieu impuissant. Nous tremblions et n’osions plus bouger. Et puis ils sont repartis. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Un œil inquisiteur se plaça sous nos fenêtres. Une main gigantesque et velue planta ses doigts écœurants dans notre linge qui pendait, à la recherche de quelque fuyard. Les murs de nos chambres s'effritèrent comme des squelettes enfouis sous terre depuis des lustres. Tout tangua. Moi, crispé comme une huître, je plantai mon regard implorant dans la robe de notre dieu. Il sembla voilé ce matin-là, comme s'il détournait lui aussi le regard. Il ne me restait plus qu'à attendre. Et puis ils sont repartis. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Un cri. Comme le miaulement d'un chat qui souffre. Puis le silence de la rue, à peine perturbé par quelques klaxons lointains. C'était ma sœur. Ou mon frère. Pas Maman en tout cas. Elle avait déjà été ponctionnée. J'ouvris les yeux. Je vis un morceau de Papa tomber, me frôler, et s'écraser à mes pieds dans un couic insignifiant. Puis une voix humaine, glaciale et ferme : « C'est bon, on en a assez. » Et puis ils sont repartis. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Non ! Prenez-moi ! Moi aussi je veux connaître cet aller sans retour ! Pourquoi m'infliger l'humus de nos journées si c'est pour me priver de mes racines ? Mais mon hurlement muet, orphelin de mots, se perdit au fond de mon cerveau et la nuit au jour succéda. Le noir avait imprimé la marque de ses crocs dans la jambe de la lumière qui revint en boitant. Et puis ils sont repartis. Un matin. Arrachés, emmenés, regroupés, séparés. Disparus.

 

Seul. Je restai seul de longues heures, peut-être des semaines, je ne sais pas. Le temps ressembla à un bloc de terre gelée, compacte ; chaque seconde emprisonnée implorait le printemps, mais rien n’y faisait : le temps s’était arrêté. Plus de mouvement balancier de notre dieu, plus de vent dans mes cheveux rougis, plus de son harmonieux à mes oreilles obstruées par l’absence. Seule la solitude au bord du néant.

 

Fantôme sans os, j’attendis. On vint finalement me prendre. Je n’avais pas bougé. Cela dut se passer dans le calme, j’imagine. L’instant d’après, je me retrouvai avec des congénères horrifiés, paniqués. J’essayai de les apaiser. Après tout, ce voyage, je l’avais déjà fait en pensée mille fois et j’étais toujours là. Personne ne comprit mon détachement. On me traita d’espion et pire encore. Je fus molesté, abîmé par un peuple rouge de colère et vert de rage mais je survécus. J’attendis nonchalant. On entendit : «  Ah ! c’est mieux que la fois dernière ! – Oui, une vraie rafle ! » Puis j’eus froid, très froid, très... très... froid. Mon cer….veau…. se… fi….gea…. Seule la solitude au bord du néant.

 

Une lumière vive et lointaine frappa ma peau. Impossible de bouger. Membres congelés. C’était moi désormais le bloc de terre. Je fus aussitôt tiré de ma tombe de glace et ressentis sur mes flancs une douce chaleur : notre dieu ne nous avait pas abandonnés ! Progressivement, je constatai que je n’étais pas seul et la gêne occasionnée par cette promiscuité devait rapidement se transformer. La fin d’un long sommeil. Je tournai la tête et reconnus…. Papa ! Il me sourit puis dit qu’il ne savait pas où étaient les autres. Ils avaient essuyé une tempête formidable, avait été séparés très rapidement. Toute à notre joie, nous ne comprîmes pas immédiatement que l’on nous déplaçait à nouveau. Oh ! Une chuuuuttteeee ! Horriiiiible !.... Nos corps se fracassèrent comme au fond d'une fosse. Je ressentis une douleur intense et fulgurante dans tout le corps. Je hurlai mais aucun son ne sortit de mes babines. Nous nous retrouvâmes dans une espèce de pièce ronde. Je me trouvais au milieu de cette nasse multicolore et je distinguais clairement les frontière arrondies de cette nouvelle prison. Je cherchai Papa mais ne le vis pas. Il était comme noyé dans cette masse poisseuse de congénères que la peur avait bâillonnés d'un sparadrap de larmes. Très rapidement, des quatre coins de cette cellule à ciel ouvert nous vîmes apparaître des cascades destinées à nous anéantir. Qui parmi nous savait nager ? Un liquide visqueux nous submergea. Par miracle, après une bagarre insensée, je me retrouvai au-dessus de certains corps qui emportèrent dans leurs regards suppliants mes derniers soubresauts d'innocence. Seule la solitude au bord du néant.

 

Notre geôle fut soudainement emportée et des vagues se formèrent qui manquèrent de m'entraîner par le fond. Je rampai comme un damné, roulai dans un sens ou un autre sur des têtes résignées puis me retrouvai en équilibre précaire au-dessus du vide. Ce liquide visqueux avait agi sur moi comme une lame de fond qui rend à la plage de sable fin son repas à peine digéré. Un haut-le-cœur me saisit et une nouvelle chute vertigineuse m'aspira comme un moucheron. Ma poitrine fut compressée, je ne vis plus rien, je ne sentis plus rien.... et j'atterris. Mon corps humide, poisseux, plein de rage, m'apprit que j'étais encore en vie. Je levai les yeux et vis notre groupe se diriger vers un four aux couleurs plus rouges que celles de notre dieu. Un dragon semblait cracher son venin sur mes semblables. Je restai bouche bée, refusant de croire en cette image infernale. Le souffle chaud que je sentis passer dans l'air consuma au plus profond de mon être mes derniers espoirs de retrouvailles et les cris que j'entendis à ce moment-là résonnent encore au fond de ma mémoire. Une main d'un autre monde, avec une force sans pareille, se saisit de moi rageusement, beugla une oraison incompréhensible, et au lieu de m'accorder le privilège de mourir avec les miens, me lança si loin dans les airs que je... retombai aux pieds de ma maison anéantie. Plus rien de commun avec mes derniers instants ici. Que moi, petit point rouge, comme une larme de sang, sur ce blanc, et ma chaleur qui fuit dans ce froid, et les souvenirs de nos jeux aspirés dans cette solitude glacée... Seule la solitude au bord du néant.

 

Tandis que notre survivant racontait son histoire à la terre recouverte de neige, jusqu'à s'endormir définitivement et sans regret – ainsi c'était vrai, ce bateau existe bel et bien, on nous extermine – dans la maisonnée humaine voisine, on s'apprêtait à passer à un dessert hors de saison : une bonne tarte aux fraises.

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Lulu99 31/07/2015 11:30

Hello,
C’est bien toi qui as écrit cela ? Incroyable ! J’ai adoré l’histoire, et je suis certaine que ma puce l’aimera aussi lorsque je la lui raconterai ce soir. Avec elle, je dois toujours prévoir un conte à lui raconter avant l’heure du dodo. C’est presque devenu une tradition, MDR. Heureusement qu’avec les applis pour enfants comme https://itunes.apple.com/fr/app/badabim-dessins-animes-coloriage/id896181207?l=fr&ls=1&mt=8 et les blogs comme le tien, j’arrive à en trouver. À la prochaine.

Séb 01/08/2015 00:54

Merci !
Hâte de connaître l'avis de mademoiselle.
Il y a aussi le conte "la princesse aux mille agates" qui peut plaire.
Bonne continuation,
SB.